Ah! que n'ai-je suivi le conseil de ma sœur! Pourquoi ai-je continué d'écrire? Mes écrits de moins dans mon siècle, y aurait-il eu quelque chose de changé aux événements et à l'esprit de ce siècle?
Ainsi, j'avais perdu ma mère; ainsi, j'avais affligé l'heure suprême de sa vie! Tandis qu'elle rendait le dernier soupir loin de son dernier fils, en priant pour lui, que faisais-je à Londres! Je me promenais peut-être par une fraîche matinée, au moment où les sueurs de la mort couvraient le front maternel et n'avaient pas ma main pour les essuyer!
La tendresse filiale que je conservais pour madame de Chateaubriand était profonde. Mon enfance et ma jeunesse se liaient intimement au souvenir de ma mère. L'idée d'avoir empoisonné les vieux jours de la femme qui me porta dans ses entrailles me désespéra: je jetai au feu avec horreur des exemplaires de l'Essai, comme l'instrument de mon crime; s'il m'eût été possible d'anéantir l'ouvrage, je l'aurais fait sans hésiter. Je ne me remis de ce trouble que lorsque la pensée m'arriva d'expier mon premier ouvrage par un ouvrage religieux: telle fut l'origine du Génie du christianisme.
«Ma mère,» ai-je dit dans la première préface de cet ouvrage, «après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira enfin sur un grabat, où ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume; elle chargea, en mourant, une de mes sœurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma sœur me manda le dernier vœu de ma mère. Quand la lettre me parvint au delà des mers, ma sœur elle-même n'existait plus; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort, m'ont frappé. Je suis devenu chrétien. Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles: ma conviction est sortie du cœur; j'ai pleuré et j'ai cru.»
Je m'exagérais ma faute; l'Essai n'était pas un livre impie, mais un livre de doute et de douleur. À travers les ténèbres de cet ouvrage, se glisse un rayon de la lumière chrétienne qui brilla sur mon berceau. Il ne fallait pas un grand effort pour revenir du scepticisme de l'Essai à la certitude du Génie du christianisme.
Lorsque après la triste nouvelle de la mort de madame de Chateaubriand, je me résolus à changer subitement de voie, le titre de Génie du christianisme que je trouvai sur-le-champ m'inspira; je me mis à l'ouvrage; je travaillai avec l'ardeur d'un fils qui bâtit un mausolée à sa mère. Mes matériaux étaient dégrossis et rassemblés de longue main par mes précédentes études. Je connaissais les ouvrages des Pères mieux qu'on ne les connaît de nos jours; je les avais étudiés même pour les combattre, et entré dans cette route à mauvaise intention, au lieu d'en être sorti vainqueur, j'en étais sorti vaincu.
Quant à l'histoire proprement dite, je m'en étais spécialement occupé en composant l'Essai sur les Révolutions. Les authentiques de Camden que je venais d'examiner m'avaient rendu familières les mœurs et les institutions du moyen âge. Enfin mon terrible manuscrit des Natchez, de deux mille trois cent quatre-vingt-treize pages in-folio, contenait tout ce dont le Génie du christianisme avait besoin en descriptions de la nature; je pouvais prendre largement dans cette source, comme j'y avais déjà pris pour l'Essai.
J'écrivis la première partie du Génie du christianisme. MM. Dulau[137], qui s'étaient faits libraires du clergé français émigré, se chargèrent de la publication. Les premières feuilles du premier volume furent imprimées.
L'ouvrage ainsi commencé à Londres en 1799 ne fut achevé à Paris qu'en 1802[138]: voyez les différentes préfaces du Génie du christianisme. Une espèce de fièvre me dévora pendant tout le temps de ma composition: on ne saura jamais ce que c'est que de porter à la fois dans son cerveau, dans son sang, dans son âme, Atala et René, et de mêler à l'enfantement douloureux de ces brûlants jumeaux le travail de conception des autres parties du Génie du christianisme. Le souvenir de Charlotte traversait et réchauffait tout cela, et, pour m'achever, le premier désir de gloire enflammait mon imagination exaltée.
Ce désir me venait de la tendresse filiale; je voulais un grand bruit, afin qu'il montât jusqu'au séjour de ma mère, et que les anges lui portassent ma sainte expiation.