Avant de continuer ces investigations littéraires, il me les faut interrompre un moment pour prendre congé de mon oncle de Bedée: hélas! c'est prendre congé de la première joie de ma vie: «freno non remorante dies, aucun frein n'arrête les jours[139].» Voyez les vieux sépulcres dans les vieilles cryptes: eux-mêmes vaincus par l'âge, caducs et sans mémoire, ayant perdu leurs épitaphes, ils ont oublié jusqu'aux noms de ceux qu'ils renferment.
J'avais écrit à mon oncle au sujet de la mort de ma mère; il me répondit par une longue lettre, dans laquelle on trouvait quelques mots touchants de regrets; mais les trois quarts de sa double feuille in-folio étaient consacrés à ma généalogie. Il me recommandait surtout, quand je rentrerais en France, de rechercher les titres du quartier des Bedée, confié à mon frère. Ainsi, pour ce vénérable émigré, ni l'exil, ni la ruine, ni la destruction de ses proches, ni le sacrifice de Louis XVI, ne l'avertissaient de la Révolution; rien n'avait passé, rien n'était advenu; il en était toujours aux États de Bretagne et à l'Assemblée de la noblesse. Cette fixité de l'idée de l'homme est bien frappante au milieu et comme en présence de l'altération de son corps, de la fuite de ses années, de la perte de ses parents et de ses amis.
Au retour de l'émigration, mon oncle de Bedée s'est retiré à Dinan, où il est mort, à six lieues de Monchoix sans l'avoir revu. Ma cousine Caroline, l'aînée de mes trois cousines, existe encore[140]. Elle est restée vieille fille malgré les sommations respectueuses de son ancienne jeunesse. Elle m'écrit des lettres sans orthographe, où elle me tutoie, m'appelle chevalier, et me parle de notre bon temps: in illo tempore. Elle était nantie de deux beaux yeux noirs et d'une jolie taille; elle dansait comme la Camargo, et elle croit avoir souvenance que je lui portais en secret un farouche amour. Je lui réponds sur le même ton, mettant de côté, à son exemple, mes ans, mes honneurs et ma renommée: «Oui, chère Caroline, ton chevalier, etc.» Il y a bien quelque six ou sept lustres que nous ne nous sommes rencontrés: le ciel en soit loué! car, Dieu sait, si nous venions à nous embrasser, quelle figure nous nous trouverions!
Douce, patriarcale, innocente, honorable amitié de famille, votre siècle est passé! On ne tient plus au sol par une multitude de fleurs, de rejetons et de racines; on naît et l'on meurt maintenant un à un. Les vivants sont pressés de jeter le défunt à l'Éternité et de se débarrasser de son cadavre. Entre les amis, les uns vont attendre le cercueil à l'église, en grommelant d'être désheurés et dérangés de leurs habitudes; les autres poussent le dévouement jusqu'à suivre le convoi au cimetière; la fosse comblée, tout souvenir est effacé. Vous ne reviendrez plus, jours de religion et de tendresse, où le fils mourait dans la même maison, dans le même fauteuil, près du même foyer où étaient morts son père et son aïeul, entouré, comme ils l'avaient été, d'enfants et de petits-enfants en pleurs, sur qui descendait la dernière bénédiction paternelle!
Adieu, mon oncle chéri! Adieu, famille maternelle, qui disparaissez ainsi que l'autre partie de ma famille! Adieu, ma cousine de jadis, qui m'aimez toujours comme vous m'aimiez lorsque nous écoutions ensemble la complainte de notre bonne tante de Boisteilleul sur l'Épervier, ou lorsque vous assistiez au relèvement du vœu de ma nourrice, à l'abbaye de Nazareth! Si vous me survivez, agréez la part de reconnaissance et d'affection que je vous lègue ici. Ne croyez pas au faux sourire ébauché sur mes lèvres en parlant de vous: mes yeux, je vous assure, sont pleins de larmes.
Mes études corrélatives au Génie du christianisme m'avaient de proche en proche (je vous l'ai dit) conduit à un examen plus approfondi de la littérature anglaise. Lorsqu'en 1793 je me réfugiai en Angleterre, il me fallut réformer la plupart des jugements que j'avais puisés dans les critiques. En ce qui touche les historiens, Hume[141] était réputé écrivain tory et rétrograde: on l'accusait, ainsi que Gibbon, d'avoir surchargé la langue anglaise de gallicismes; on lui préférait son continuateur Smollett[142]. Philosophe pendant sa vie, devenu chrétien à sa mort, Gibbon[143] demeurait, en cette qualité, atteint et convaincu d'être un pauvre homme. On parlait encore de Robertson[144], parce qu'il était sec.
Pour ce qui regarde les poètes, les elegant Extracts servaient d'exil à quelques pièces de Dryden; on ne pardonnait point aux rimes de Pope, bien qu'on visitât sa maison à Twickenham et que l'on coupât des morceaux du saule pleureur planté par lui, et dépéri comme sa renommée.
Blair[145] passait pour un critique ennuyeux à la française: on le mettait bien au-dessous de Johnson[146]. Quant au vieux Spectator[147], il était au grenier.
Les ouvrages politiques anglais ont peu d'intérêt pour nous. Les traités économiques sont moins circonscrits; les calculs sur la richesse des nations, sur l'emploi des capitaux, sur la balance du commerce, s'appliquent en partie aux sociétés européennes.
Burke[148] sortait de l'individualité nationale politique: en se déclarant contre la Révolution française; il entraîna son pays dans cette longue voie d'hostilités qui aboutit aux champs de Waterloo.