Lord Byron, doué de tous les avantages, avait peu de chose à reprocher à sa naissance; l'accident même qui le rendait malheureux et qui rattachait ses supériorités à l'infirmité humaine n'aurait pas dû le tourmenter, puisqu'il ne l'empêchait pas d'être aimé. Le chantre immortel connut par lui-même combien est vraie la maxime de Zénon: «La voix est la fleur de la beauté.»

Une chose déplorable, c'est la rapidité avec laquelle les renommées fuient aujourd'hui. Au bout de quelques années, que dis-je? de quelques mois, l'engouement disparaît; le dénigrement lui succède. On voit déjà pâlir la gloire de lord Byron; son génie est mieux compris de nous; il aura plus longtemps des autels en France qu'en Angleterre. Comme Childe-Harold excelle principalement à peindre les sentiments particuliers de l'individu, les Anglais, qui préfèrent les sentiments communs à tous, finiront par méconnaître le poète dont le cri est si profond et si triste. Qu'ils y prennent garde: s'ils brisent l'image de l'homme qui les a fait revivre, que leur restera-t-il?

Lorsque j'écrivis, pendant mon séjour à Londres, en 1822, mes sentiments sur lord Byron, il n'avait plus que deux ans à vivre sur la terre: il est mort en 1824, à l'heure où les désenchantements et les dégoûts allaient commencer pour lui. Je l'ai précédé dans la vie; il m'a précédé dans la mort; il a été appelé avant son tour; mon numéro primait le sien, et pourtant le sien est sorti le premier. Childe-Harold aurait dû rester: le monde me pouvait perdre sans s'apercevoir de ma disparition. J'ai rencontré, en continuant ma route, madame Guiccioli[185] à Rome, lady Byron[186] à Paris. La faiblesse et la vertu me sont ainsi apparues: la première avait peut-être trop de réalités, la seconde pas assez de songes.

Maintenant, après vous avoir parlé des écrivains anglais à l'époque où l'Angleterre me servait d'asile, il ne me reste qu'à vous dire quelque chose de l'Angleterre elle-même à cette époque, de son aspect, de ses sites, de ses châteaux, de ses mœurs privées et politiques.

Toute l'Angleterre peut être vue dans l'espace de quatre lieues, depuis Richmond, au-dessus de Londres, jusqu'à Greenwich et au-dessous.

Au-dessous de Londres, c'est l'Angleterre industrielle et commerçante avec ses docks, ses magasins, ses douanes, ses arsenaux, ses brasseries, ses manufactures, ses fonderies, ses navires; ceux-ci, à chaque marée, remontent la Tamise en trois divisions: les plus petits d'abord, les moyens ensuite, enfin les grands vaisseaux qui rasent de leurs voiles les colonnes de l'hôpital des vieux marins et les fenêtres de la taverne où festoient les étrangers.

Au-dessus de Londres, c'est l'Angleterre agricole et pastorale avec ses prairies, ses troupeaux, ses maisons de campagne, ses parcs, dont l'eau de la Tamise, refoulée par le flux, baigne deux fois le jour les arbustes et les gazons. Au milieu de ces deux points opposés, Richmond et Greenwich, Londres confond toutes les choses de cette double Angleterre: à l'ouest l'aristocratie, à l'est la démocratie, la Tour de Londres et Westminster, bornes entre lesquelles l'histoire entière de la Grande-Bretagne se vient placer.

Je passai une partie de l'été de 1799 à Richmond avec Christian de Lamoignon, m'occupant du Génie du christianisme. Je faisais des nagées en bateau sur la Tamise, ou des courses dans le parc de Richmond. J'aurais bien voulu que le Richmond-lès-Londres fût le Richmond du traité Honor Richemundiæ, car alors je me serais retrouvé dans ma patrie, et voici comment: Guillaume le Bâtard fit présent à Alain, duc de Bretagne, son gendre, de quatre cent quarante-deux terres seigneuriales en Angleterre, qui formèrent depuis le comté de Richmond[187]: les ducs de Bretagne, successeurs d'Alain, inféodèrent ces domaines à des chevaliers bretons, cadets des familles de Rohan, de Tinténiac, de Chateaubriand, de Goyon, de Montboucher. Mais, malgré ma bonne volonté, il me faut chercher dans le Yorkshire le comté de Richmond érigé en duché sous Charles II pour un bâtard: le Richmond sur la Tamise est l'ancien Sheen d'Édouard III.

Là expira, en 1377, Édouard III, ce fameux roi volé par sa maîtresse Alix Pearce, qui n'était plus Alix ou Catherine de Salisbury des premiers jours de la vie du vainqueur de Crécy: n'aimez qu'à l'âge où vous pouvez être aimé. Henri VIII et Élisabeth moururent aussi à Richmond: où ne meurt-on pas? Henri VIII se plaisait à cette résidence. Les historiens anglais sont fort embarrassés de cet abominable homme; d'un côté, ils ne peuvent dissimuler la tyrannie et la servitude du Parlement; de l'autre, s'ils disaient trop anathème au chef de la Réformation, ils se condamneraient en le condamnant:

Plus l'oppresseur est vil, plus l'esclave est infâme[188].