Ce grand financier n'avait aucun ordre chez lui; point d'heures réglées pour ses repas ou son sommeil. Criblé de dettes, il ne payait rien, et ne se pouvait résoudre à faire l'addition d'un mémoire. Un valet de chambre conduisait sa maison. Mal vêtu, sans plaisir, sans passions, avide seulement de pouvoir, il méprisait les honneurs, et ne voulait être que William Pitt.

Lord Liverpol, au mois de juin dernier 1822, me mena dîner à sa campagne: en traversant la bruyère de Pulteney, il me montra la petite maison où mourut pauvre le fils de lord Chatam, l'homme d'État qui avait mis l'Europe à sa solde et distribué de ses propres mains tous les milliards de la terre.

George III survécut à M. Pitt, mais il avait perdu la raison et la vue. Chaque session, à l'ouverture du Parlement, les ministres lisaient aux chambres silencieuses et attendries le bulletin de la santé du roi. Un jour, j'étais allé visiter Windsor: j'obtins pour quelques schellings de l'obligeance d'un concierge qu'il me cachât de manière à voir le roi. Le monarque, en cheveux blancs et aveugle, parut, errant comme le roi Lear dans ses palais et tâtonnant avec ses mains les murs des salles. Il s'assit devant un piano dont il connaissait la place, et joua quelques morceaux d'une sonate de Hændel: c'était une belle fin de la vieille Angleterre. Old England!

Je commençais à tourner les yeux vers ma terre natale. Une grande révolution s'était opérée. Bonaparte, devenu premier consul, rétablissait l'ordre par le despotisme; beaucoup d'exilés rentraient; la haute émigration, surtout, s'empressait d'aller recueillir les débris de sa fortune: la fidélité périssait par la tête, tandis que son cœur battait encore dans la poitrine de quelques gentilshommes de province à demi nus. Madame Lindsay était partie; elle écrivait à MM. de Lamoignon de revenir; elle invitait aussi madame d'Aguesseau, sœur de MM. de Lamoignon[195], à passer le détroit. Fontanes m'appelait, pour achever à Paris l'impression du Génie du christianisme. Tout en me souvenant de mon pays, je ne me sentais aucun désir de le revoir; des dieux plus puissants que les Lares paternels me retenaient; je n'avais plus en France de biens et d'asile; la patrie était devenue pour moi un sein de pierre, une mamelle sans lait: je n'y trouverais ni ma mère, ni mon frère, ni ma sœur Julie. Lucile existait encore, mais elle avait épousé M. de Caud, et ne portait plus mon nom; ma jeune veuve ne me connaissait que par une union de quelques mois, par le malheur et par une absence de huit années.

Livré à moi seul, je ne sais si j'aurais eu la force de partir; mais je voyais ma petite société se dissoudre; madame d'Aguesseau me proposait de me mener à Paris: je me laissai aller. Le ministre de Prusse me procura un passe-port, sous le nom de La Sagne, habitant de Neuchâtel. MM. Dulau interrompirent le tirage du Génie du christianisme, et m'en donnèrent les feuilles composées. Je détachai des Natchez les esquisses d'Atala et de René; j'enfermai le reste du manuscrit dans une malle dont je confiai le dépôt à mes hôtes, à Londres, et je me mis en route pour Douvres avec madame d'Aguesseau: madame Lindsay nous attendait à Calais.

Ainsi j'abandonnai l'Angleterre en 1800; mon cœur était autrement occupé qu'il ne l'est à l'époque où j'écris ceci, en 1822. Je ne ramenais de la terre d'exil que des regrets et des songes; aujourd'hui ma tête est remplie de scènes d'ambition, de politique, de grandeurs et de cours, si messéantes à ma nature. Que d'événements sont entassés dans ma présente existence! Passez, hommes, passez; viendra mon tour. Je n'ai déroulé à vos yeux qu'un tiers de mes jours; si les souffrances que j'ai endurées ont pesé sur mes sérénités printanières, maintenant, entrant dans un âge plus fécond, le germe de René va se développer, et des amertumes d'une autre sorte se mêleront à mon récit! Que n'aurai-je point à dire en parlant de ma patrie, de ses révolutions dont j'ai déjà montré le premier plan; de cet Empire et de l'homme gigantesque que j'ai vu tomber; de cette Restauration à laquelle j'ai pris tant de part, aujourd'hui glorieuse en 1822, mais que je ne puis néanmoins entrevoir qu'à travers je ne sais quel nuage funèbre?

Je termine ce livre, qui atteint au printemps de 1800. Arrivé au bout de ma première carrière, s'ouvre devant moi la carrière de l'écrivain; d'homme privé, je vais devenir homme public; je sors de l'asile virginal et silencieux de la solitude pour entrer dans le carrefour souillé et bruyant du monde; le grand jour va éclairer ma vie rêveuse, la lumière pénétrer dans le royaume des ombres. Je jette un regard attendri sur ces livres qui renferment mes heures immémorées; il me semble dire un dernier adieu à la maison paternelle; je quitte les pensées et les chimères de ma jeunesse comme des sœurs, comme des amantes que je laisse au foyer de la famille et que je ne reverrai plus.

Nous mîmes quatre heures à passer de Douvres à Calais. Je me glissai dans ma patrie à l'abri d'un nom étranger: caché doublement dans l'obscurité du Suisse La Sagne et dans la mienne, j'abordai la France avec le siècle[196].[(Retour à la table des matières.)]

DEUXIÈME PARTIE
CARRIÈRE LITTÉRAIRE
1800-1814

LIVRE PREMIER[197]