C'était un dimanche: vers trois heures de l'après-midi, nous entrâmes à pied dans Paris par la barrière de l'Étoile. Nous n'avons pas une idée aujourd'hui de l'impression que les excès de la Révolution avaient faite sur les esprits en Europe, et principalement parmi les hommes absents de la France pendant la Terreur; il me semblait, à la lettre, que j'allais descendre aux enfers. J'avais été témoin, il est vrai, des commencements de la Révolution; mais les grands crimes n'étaient pas alors accomplis, et j'étais resté sous le joug des faits subséquents, tels qu'on les racontait au milieu de la société paisible et régulière de l'Angleterre.
M'avançant sous mon faux nom, et persuadé que je compromettais mon ami Fontanes, j'ouïs, à mon grand étonnement, en entrant dans les Champs-Élysées, des sons de violon, de cor, de clarinette et de tambour. J'aperçus des bastringues où dansaient des hommes et des femmes; plus loin, le palais des Tuileries m'apparut dans l'enfoncement de ses deux grands massifs de marronniers. Quant à la place Louis XV, elle était nue; elle avait le délabrement, l'air mélancolique et abandonné d'un vieil amphithéâtre; on y passait vite; j'étais tout surpris de ne pas entendre des plaintes; je craignais de mettre le pied dans un sang dont il ne restait aucune trace; mes yeux ne se pouvaient détacher de l'endroit du ciel où s'était élevé l'instrument de mort; je croyais voir en chemise, liés auprès de la machine sanglante, mon frère et ma belle-sœur: là était tombée la tête de Louis XVI. Malgré les joies de la rue, les tours des églises étaient muettes; il me semblait être rentré le jour de l'immense douleur, le jour du vendredi saint.
M. de Fontanes demeurait dans la rue Saint-Honoré, aux environs de Saint-Roch[200]. Il me mena chez lui, me présenta à sa femme, et me conduisit ensuite chez son ami, M. Joubert, où je trouvai un abri provisoire: je fus reçu comme un voyageur dont on avait entendu parler.
Le lendemain, j'allai à la police, sous le nom de La Sagne, déposer mon passe-port étranger et recevoir en échange, pour rester à Paris, une permission qui fut renouvelée de mois en mois. Au bout de quelques jours, je louai un entre-sol rue de Lille, du côté de la rue des Saints-Pères.
J'avais apporté le Génie du christianisme et les premières feuilles de cet ouvrage, imprimées à Londres. On m'adressa à M. Migneret[201], digne homme, qui consentit à se charger de recommencer l'impression interrompue et à me donner d'avance quelque chose pour vivre. Pas une âme ne connaissait mon Essai sur les révolutions, malgré ce que m'en avait mandé M. Lemierre. Je déterrai le vieux philosophe Delisle de Sales, qui venait de publier son Mémoire en faveur de Dieu, et je me rendis chez Ginguené. Celui-ci était logé rue de Grenelle-Saint-Germain, près de l'hôtel du Bon La Fontaine. On lisait encore sur la loge de son concierge: Ici on s'honore du titre de citoyen, et on se tutoie. Ferme la porte, s'il vous plaît. Je montai: M. Ginguené, qui me reconnut à peine, me parla du haut de la grandeur de tout ce qu'il était et avait été. Je me retirai humblement, et n'essayai pas de renouer des liaisons si disproportionnées.
Je nourrissais toujours au fond du cœur les regrets et les souvenirs de l'Angleterre; j'avais vécu si longtemps dans ce pays que j'en avais pris les habitudes: je ne pouvais me faire à la saleté de nos maisons, de nos escaliers, de nos tables, à notre malpropreté, à notre bruit, à notre familiarité, à l'indiscrétion de notre bavardage: j'étais Anglais de manières, de goût et, jusqu'à un certain point, de pensées; car si, comme on le prétend, lord Byron s'est inspiré quelquefois de René dans son Childe-Harold, il est vrai de dire aussi que huit années de résidence dans la Grande-Bretagne, précédées d'un voyage en Amérique, qu'une longue habitude de parler, d'écrire et même de penser en anglais, avaient nécessairement influé sur le tour et l'expression de mes idées. Mais peu à peu je goûtai la sociabilité qui nous distingue, ce commerce charmant, facile et rapide des intelligences, cette absence de toute morgue et de tout préjugé, cette inattention à la fortune et aux noms, ce nivellement naturel de tous les rangs, cette égalité des esprits qui rend la société française incomparable et qui rachète nos défauts: après quelques mois d'établissement au milieu de nous, on sent qu'on ne peut plus vivre qu'à Paris.
Je m'enfermai au fond de mon entre-sol, et je me livrai tout entier au travail. Dans les intervalles de repos, j'allais faire de divers côtés des reconnaissances. Au milieu du Palais-Royal, le Cirque avait été comblé; Camille Desmoulins ne pérorait plus en plein vent; on ne voyait plus circuler des troupes de prostituées, compagnes virginales de la déesse Raison, et marchant sous la conduite de David, costumier et corybante. Au débouché de chaque allée, dans les galeries, on rencontrait des hommes qui criaient des curiosités, ombres chinoises, vues d'optique, cabinets de physique, bêtes étranges; malgré tant de têtes coupées, il restait encore des oisifs. Du fond des caves du Palais-Marchand sortaient des éclats de musique, accompagnés du bourdon des grosses caisses: c'était peut-être là qu'habitaient ces géants que je cherchais et que devaient avoir nécessairement produits des événements immenses. Je descendais; un bal souterrain s'agitait au milieu de spectateurs assis et buvant de la bière. Un petit bossu, planté sur une table, jouait du violon et chantait un hymne à Bonaparte, qui se terminait par ces vers:
Par ses vertus, par ses attraits,
Il méritait d'être leur père!
On lui donnait un sou après la ritournelle. Tel est le fond de cette société humaine qui porta Alexandre et qui portait Napoléon.
Je visitais les lieux où j'avais promené les rêveries de mes premières années. Dans mes couvents d'autrefois, les clubistes avaient été chassés après les moines. En errant derrière le Luxembourg, je fus conduit à la Chartreuse; on achevait de la démolir.