Un soir, nous vîmes dans notre retraite quelqu'un entrer à la dérobée par une fenêtre et sortir par une autre: c'était M. Laborie; il se sauvait des serres de Bonaparte[227]. Peu après apparut une de ces âmes en peine qui sont une espèce différente des autres âmes, et qui mêlent, en passant, leur malheur inconnu aux vulgaires souffrances de l'espèce humaine: c'était Lucile, ma sœur.

Après mon arrivée en France, j'avais écrit à ma famille pour l'informer de mon retour. Madame la comtesse de Marigny, ma sœur aînée, me chercha la première, se trompa de rue et rencontra cinq messieurs Lassagne, dont le dernier monta du fond d'une trappe de savetier pour répondre à son nom. Madame de Chateaubriand vint à son tour: elle était charmante et remplie de toutes les qualités propres à me donner le bonheur que j'ai trouvé auprès d'elle, depuis que nous sommes réunis. Madame la comtesse de Caud, Lucile, se présenta ensuite. M. Joubert et madame de Beaumont se prirent d'un attachement passionné et d'une tendre pitié pour elle. Alors commença entre eux une correspondance qui n'a fini qu'à la mort des deux femmes qui s'étaient penchées l'une vers l'autre, comme deux fleurs de même nature prêtes à se faner. Madame Lucile s'étant arrêtée à Versailles, le 30 septembre 1802, je reçus d'elle ce billet: «Je t'écris pour te prier de remercier de ma part madame de Beaumont de l'invitation qu'elle me fait d'aller à Savigny. Je compte avoir ce plaisir à peu près dans quinze jours, à moins que du côté de madame de Beaumont il ne se trouve quelque empêchement.» Madame de Caud vint à Savigny comme elle l'avait annoncé.

Je vous ai raconté que, dans ma jeunesse, ma sœur, chanoinesse du chapitre de l'Argentière et destinée à celui de Remiremont, avait eu pour M. de Malfilâtre, conseiller au parlement de Bretagne, un attachement qui, renfermé dans son sein, avait augmenté sa mélancolie naturelle. Pendant la Révolution, elle épousa M. le comte de Caud et le perdit après quinze mois de mariage. La mort de madame la comtesse de Farcy[228], sœur qu'elle aimait tendrement, accrut la tristesse de madame de Caud. Elle s'attacha ensuite à madame de Chateaubriand, ma femme, et prit sur elle un empire qui devint pénible, car Lucile était violente, impérieuse, déraisonnable, et madame de Chateaubriand, soumise à ses caprices, se cachait d'elle pour lui rendre les services qu'une amie plus riche rend à une amie susceptible et moins heureuse.

Le génie de Lucile et son caractère étaient arrivés presque à la folie de J.-J. Rousseau; elle se croyait en butte à des ennemis secrets: elle donnait à madame de Beaumont, à M. Joubert, à moi, de fausses adresses pour lui écrire; elle examinait les cachets, cherchait à découvrir s'ils n'avaient point été rompus; elle errait de domicile en domicile, ne pouvait rester ni chez mes sœurs ni avec ma femme; elle les avait prises en antipathie, et madame de Chateaubriand, après lui avoir été dévouée au delà de tout ce qu'on peut imaginer, avait fini par être accablée du fardeau d'un attachement si cruel.

Une autre fatalité avait frappé Lucile: M. de Chênedollé, habitant auprès de Vire, l'était allé voir à Fougères; bientôt il fut question d'un mariage qui manqua[229]. Tout échappait à la fois à ma sœur, et, retombée sur elle-même, elle n'avait pas la force de se porter. Ce spectre plaintif s'assit un moment sur une pierre, dans la solitude riante de Savigny: tant de cœurs l'y avaient reçue avec joie! ils l'auraient rendue avec tant de bonheur à une douce réalité d'existence! Mais le cœur de Lucile ne pouvait battre que dans un air fait exprès pour elle et qui n'avait point été respiré. Elle dévorait avec rapidité les jours du monde à part dans lequel le ciel l'avait placée. Pourquoi Dieu avait-il créé un être uniquement pour souffrir? Quel rapport mystérieux y a-t-il donc entre une nature pâtissante et un principe éternel?

Ma sœur n'était point changée; elle avait pris seulement l'expression fixe de ses maux: sa tête était un peu baissée, comme une tête sur laquelle les heures ont pesé. Elle me rappelait mes parents; ces premiers souvenirs de famille, évoqués de la tombe, m'entouraient comme des larves accourues pour se réchauffer la nuit à la flamme mourante d'un bûcher funèbre. En la contemplant, je croyais apercevoir dans Lucile toute mon enfance, qui me regardait derrière ses yeux un peu égarés.

La vision de douleur s'évanouit: cette femme, grevée de la vie, semblait être venue chercher l'autre femme abattue qu'elle devait emporter.

L'été passa: selon la coutume, je m'étais promis de le recommencer l'année suivante; mais l'aiguille ne revient point à l'heure qu'on voudrait ramener. Pendant l'hiver à Paris, je fis quelques nouvelles connaissances. M. Jullien, homme riche, obligeant, et convive joyeux, quoique d'une famille où l'on se tuait, avait une loge aux Français; il la prêtait à madame de Beaumont; j'allai quatre ou cinq fois au spectacle avec M. de Fontanes et M. Joubert. À mon entrée dans le monde, l'ancienne comédie était dans toute sa gloire; je la retrouvai dans sa complète décomposition; la tragédie se soutenait encore, grâce à mademoiselle Duchesnois[230] et surtout à Talma, arrivé à la plus grande hauteur du talent dramatique. Je l'avais vu à son début; il était moins beau et pour ainsi dire moins jeune qu'à l'âge où je le revoyais: il avait pris la distinction, la noblesse et la gravité des années.

Le portrait que madame de Staël a fait de Talma dans son ouvrage sur l'Allemagne n'est qu'à moitié vrai: le brillant écrivain apercevait le grand acteur avec une imagination de femme, et lui donna ce qui lui manquait.

Il ne fallait pas à Talma le monde intermédiaire: il ne savait pas le gentilhomme; il ne connaissait pas notre ancienne société; il ne s'était pas assis à la table des châtelaines, dans la tour gothique au fond des bois; il ignorait la flexibilité, la variété de ton, la galanterie, l'allure légère des mœurs, la naïveté, la tendresse, l'héroïsme d'honneur, les dévouements chrétiens de la chevalerie: il n'était pas Tancrède, Coucy, ou, du moins, il les transformait en héros d'un moyen âge de sa création: Othello était au fond de Vendôme.