«Je suis désolée que vous soyez dans un pays qui vous déplaît. Je voudrais vous voir environnée d'objets propres à vous distraire et à vous ranimer. J'espère qu'avec le retour de votre santé, vous vous réconcilierez avec l'Auvergne: il n'est guère de lieu qui ne puisse offrir quelque beauté à des yeux tels que les vôtres. J'habite maintenant Rennes: je me trouve assez bien de mon isolement. Je change, comme vous voyez, madame, souvent de demeure; j'ai bien la mine d'être déplacée sur la terre: effectivement, ce n'est pas d'aujourd'hui que je me regarde comme une de ses productions superflues. Je crois, madame, vous avoir parlé de mes chagrins et de mes agitations. À présent, il n'est plus question de tout cela, je jouis d'une paix intérieure qu'il n'est plus au pouvoir de personne de m'enlever. Quoique parvenue à mon âge, ayant, par circonstance et par goût, mené presque toujours une vie solitaire, je ne connaissais, madame, nullement le monde: j'ai fait enfin cette maussade connaissance. Heureusement la réflexion est venue à mon secours. Je me suis demandé qu'avait donc ce monde de si formidable et où résidait sa valeur, lui qui ne peut jamais être, dans le mal comme dans le bien, qu'un objet de pitié! N'est-il pas vrai, madame, que le jugement de l'homme est aussi borné que le reste de son être, aussi mobile et d'une incrédulité égale à son ignorance? Toutes ces bonnes ou mauvaises raisons m'ont fait jeter avec aisance, derrière moi, la robe bizarre dont je m'étais revêtue: je me suis trouvée pleine de sincérité et de force; on ne peut plus me troubler. Je travaille de tout mon pouvoir à ressaisir ma vie, à la mettre tout entière sous ma dépendance.

«Croyez aussi, madame, que je ne suis point trop à plaindre, puisque mon frère, la meilleure partie de moi-même, est dans une situation agréable, qu'il me reste des yeux pour admirer les merveilles de la nature, Dieu pour appui, et pour asile un cœur plein de paix et de doux souvenirs. Si vous avez la bonté, madame, de continuer à m'écrire, cela me sera un grand surcroît de bonheur.»

Le mystère du style, mystère sensible partout, présent nulle part; la révélation d'une nature douloureusement privilégiée; l'ingénuité d'une fille qu'on croirait être dans sa première jeunesse, et l'humble simplicité d'un génie qui s'ignore, respirent dans ces lettres, dont je supprime un grand nombre. Madame de Sévigné écrivait-elle à madame de Grignan avec une affection plus reconnaissante que madame de Caud à madame de Beaumont? Sa tendresse pouvait se mêler de marcher côte à côte avec la sienne. Ma sœur aimait mon amie avec toute la passion du tombeau, car elle sentait qu'elle allait mourir. Lucile n'avait presque point cessé d'habiter près des Rochers[310]; mais elle était la fille de son siècle et la Sévigné de la solitude.

Une lettre de M. Ballanche, datée du 30 fructidor[311], m'annonça l'arrivée de madame de Beaumont, venue du Mont-Dore à Lyon et se rendant en Italie. Il me mandait que le malheur que je redoutais n'était point à craindre, et que la santé de la malade paraissait s'améliorer. Madame de Beaumont, parvenue à Milan, y rencontra M. Bertin que des affaires y avaient appelé: il eut la complaisance de se charger de la pauvre voyageuse, et il la conduisit à Florence où j'étais allé l'attendre. Je fus terrifié à sa vue; elle n'avait plus que la force de sourire. Après quelques jours de repos, nous nous mîmes en route pour Rome, cheminant au pas pour éviter les cahots. Madame de Beaumont recevait partout des soins empressés: un attrait vous intéressait à cette aimable femme, si délaissée et si souffrante. Dans les auberges, les servantes même se laissaient prendre à cette douce commisération.

Ce que je sentais peut se deviner: on a conduit des amis à la tombe, mais ils étaient muets et un reste d'espérance inexplicable ne venait pas rendre votre douleur plus poignante. Je ne voyais plus le beau pays que nous traversions; j'avais pris le chemin de Pérouse: que m'importait l'Italie? J'en trouvais encore le climat trop rude, et si le vent soufflait un peu, les brises me semblaient des tempêtes.

À Terni, madame de Beaumont parla d'aller voir la cascade; ayant fait un effort pour s'appuyer sur mon bras, elle se rassit et me dit: «Il faut laisser tomber les flots.» J'avais loué pour elle à Rome une maison solitaire près de la place d'Espagne, sous le mont Pincio[312]; il y avait un petit jardin avec des orangers en espalier et une cour plantée d'un figuier. J'y déposai la mourante. J'avais eu beaucoup de peine à me procurer cette retraite, car il y a un préjugé à Rome contre les maladies de poitrine, regardées comme contagieuses.

À cette époque de la renaissance de l'ordre social, on recherchait ce qui avait appartenu à l'ancienne monarchie: le pape envoya savoir des nouvelles de la fille de M. de Montmorin; le cardinal Consalvi et les membres du sacré collège imitèrent Sa Sainteté; le cardinal Fesch lui-même donna à madame de Beaumont jusqu'à sa mort des marques de déférence et de respect que je n'aurais pas attendues de lui, et qui m'ont fait oublier les misérables divisions des premiers temps de mon séjour à Rome. J'avais écrit à M. Joubert les inquiétudes dont j'étais tourmenté avant l'arrivée de madame de Beaumont: «Notre amie m'écrit du Mont-Dore, lui disais-je, des lettres qui me brisent l'âme: elle dit qu'elle sent qu'il n'y a plus d'huile dans la lampe; elle parle des derniers battements de son cœur. Pourquoi l'a-t-on laissée seule dans ce voyage? Pourquoi ne lui avez-vous point écrit? Que deviendrons-nous si nous la perdons? qui nous consolera d'elle? Nous ne sentons le prix de nos amis qu'au moment où nous sommes menacés de les perdre. Nous sommes même assez insensés, quand tout va bien, pour croire que nous pouvons impunément nous éloigner d'eux: le ciel nous en punit; il nous les enlève, et nous sommes épouvantés de la solitude qu'ils laissent autour de nous. Pardonnez, mon cher Joubert; je me sens aujourd'hui mon cœur de vingt ans; cette Italie m'a rajeuni; j'aime tout ce qui m'est cher avec la même force que dans mes premières années. Le chagrin est mon élément: je ne me retrouve que quand je suis malheureux. Mes amis sont à présent d'une espèce si rare, que la seule crainte de me les voir ravir glace mon sang. Souffrez mes lamentations: je suis sûr que vous êtes aussi malheureux que moi. Écrivez-moi, écrivez aussi à cette autre infortunée de Bretagne.»

Madame de Beaumont se trouva d'abord un peu soulagée. La malade elle-même recommença à croire à sa vie. J'avais la satisfaction de penser que, du moins, madame de Beaumont ne me quitterait plus: je comptais la conduire à Naples au printemps, et de là envoyer ma démission au ministre des affaires étrangères. M. d'Agincourt[313], ce véritable philosophe, vint voir le léger oiseau de passage, qui s'était arrêté à Rome avant de se rendre à la terre inconnue; M. Boguet, déjà le doyen de nos peintres, se présenta. Ces renforts d'espérances soutinrent la malade et la bercèrent d'une illusion qu'au fond de l'âme elle n'avait plus. Des lettres cruelles à lire m'arrivaient de tous côtés, m'exprimant des craintes et des espérances. Le 4 d'octobre, Lucile m'écrivait de Rennes:

«J'avais commencé l'autre jour une lettre pour toi; je viens de la chercher inutilement; je t'y parlais de madame de Beaumont, et je me plaignais de son silence à mon égard. Mon ami, quelle triste et étrange vie je mène depuis quelques mois! Aussi ces paroles du prophète me reviennent sans cesse à l'esprit: Le Seigneur vous couronnera de maux et vous jettera comme une balle. Mais laissons mes peines et parlons de tes inquiétudes. Je ne puis me les persuader fondées: je vois toujours madame de Beaumont pleine de vie et de jeunesse, et presque immatérielle; rien de funeste ne peut, à son sujet, me tomber dans le cœur. Le ciel, qui connaît nos sentiments pour elle, nous la conservera sans doute. Mon ami, nous ne la perdrons point; il me semble que j'en ai au-dedans de moi la certitude. Je me plais à penser que, lorsque tu recevras cette lettre, tes soucis seront dissipés. Dis-lui de ma part tout le véritable et tendre intérêt que je prends à elle; dis-lui que son souvenir est pour moi une des plus belles choses de ce monde. Tiens ta promesse et ne manque pas de m'en donner le plus possible des nouvelles. Mon Dieu! quel long espace de temps il va s'écouler avant que je ne reçoive une réponse à cette lettre! Que l'éloignement est quelque chose de cruel! D'où vient que tu me parles de ton retour en France? Tu cherches à me flatter, tu me trompes. Au milieu de toutes mes peines, il s'élève en moi une douce pensée, celle de ton amitié, celle que je suis dans ton souvenir telle qu'il a plu à Dieu de me former. Mon ami, je ne regarde plus sur la terre de sûr asile pour moi que ton cœur; je suis étrangère et inconnue pour tout le reste. Adieu, mon pauvre frère, te reverrai-je? cette idée ne s'offre pas à moi d'une manière bien distincte. Si tu me revois, je crains que tu ne me retrouves qu'entièrement insensée. Adieu, toi à qui je dois tant! Adieu, félicité sans mélange! Ô souvenirs de mes beaux jours, ne pouvez-vous donc éclairer un peu maintenant mes tristes heures?

«Je ne suis pas de ceux qui épuisent toute leur douleur dans l'instant de la séparation; chaque jour ajoute au chagrin que je ressens de ton absence, et serais-tu cent ans à Rome que tu ne viendrais pas à bout de ce chagrin. Pour me faire illusion sur ton éloignement, il ne se passe pas de jour où je ne lise quelques feuilles de ton ouvrage: je fais tous mes efforts pour croire t'entendre. L'amitié que j'ai pour toi est bien naturelle: dès notre enfance, tu as été mon défenseur et mon ami; jamais tu ne m'as coûté une larme, et jamais tu n'as fait un ami sans qu'il soit devenu le mien. Mon aimable frère, le ciel, qui se plaît à se jouer de toutes mes autres félicités, veut que je trouve mon bonheur tout en toi, que je me confie à ton cœur. Donne-moi vite des nouvelles de madame de Beaumont. Adresse-moi tes lettres chez mademoiselle Lamotte, quoique je ne sache pas quel espace de temps j'y pourrai rester. Depuis notre dernière séparation, je suis toujours, à l'égard de ma demeure, comme un sable mouvant qui me manque sous les pieds: il est bien vrai que pour quiconque ne me connaît pas, je dois paraître inexplicable; cependant je ne varie que de forme, car le fond reste constamment le même.»