«Vous m'avez inspiré un sentiment passager d'indulgence pour les Arabes, en faveur du beau rapprochement que vous en avez fait avec les sauvages de l'Amérique septentrionale.
«La Providence semble vous avoir conduit à Jérusalem pour assister à la dernière représentation de la première scène du christianisme. S'il n'est plus donné aux yeux des hommes de revoir ce tombeau, le seul qui n'aura rien à rendre au dernier jour, les chrétiens le retrouveront toujours dans l'Évangile, et les âmes méditatives et sensibles dans vos tableaux.
«Les critiques ne manqueront pas de vous reprocher les hommes et les faits dont vous avez couvert les ruines de Carthage, que vous ne pouviez pas peindre puisqu'elles n'existent plus. Mais, je vous en conjure, monsieur, bornez-vous seulement à leur demander s'ils ne seraient pas eux-mêmes bien fâchés de ne pas les retrouver dans ces peintures si attachantes.
«Vous avez le droit de jouir, monsieur, d'un genre de gloire qui vous appartient exclusivement par une sorte de création; mais il est une jouissance encore plus satisfaisante pour un caractère tel que le vôtre, c'est celle d'avoir donné aux créations de votre génie la noblesse de votre âme et l'élévation de vos sentiments. C'est ce qui assurera, dans tous les temps, à votre nom et à votre mémoire, l'estime, l'admiration et le respect de tous les amis de la religion, de la vertu et de l'honneur.
«C'est à ce titre que je vous supplie, monsieur, d'agréer l'hommage de tous mes sentiments.
L.-F. de Bausset, anc. év. d'Alais.»
M. de Chénier[30] mourut le 10 janvier 1811. Mes amis eurent la fatale idée de me presser de le remplacer à l'Institut. Ils prétendaient qu'exposé comme je l'étais aux inimitiés du chef du gouvernement, aux soupçons et aux tracasseries de la police, il m'était nécessaire d'entrer dans un corps alors puissant par sa renommée et par les hommes qui le composaient; qu'à l'abri derrière ce bouclier, je pourrais travailler en paix.
J'avais une répugnance invincible à occuper une place, même en dehors du gouvernement; il me souvenait trop de ce que m'avait coûté la première. L'héritage de Chénier me semblait périlleux; je ne pourrais tout dire qu'en m'exposant; je ne voulais point passer sous silence le régicide, quoique Cambacérès fût la seconde personne de l'État; j'étais déterminé à faire entendre mes réclamations en faveur de la liberté et à élever ma voix contre la tyrannie; je voulais m'expliquer sur les horreurs de 1793, exprimer mes regrets sur la famille tombée de nos rois, gémir sur les malheurs de ceux qui leur étaient restés fidèles. Mes amis me répondirent que je me trompais; que quelques louanges du chef du gouvernement, obligées dans le discours académique, louanges dont, sous un rapport, je trouvais Bonaparte digne, lui feraient avaler toutes les vérités que je voudrais dire, que j'aurais à la fois l'honneur d'avoir maintenu mes opinions et le bonheur de faire cesser les terreurs de madame de Chateaubriand. À force de m'obséder, je me rendis, de guerre lasse; mais je leur déclarai qu'ils se méprenaient; que Bonaparte, lui, ne se méprendrait point à des lieux communs sur son fils, sa femme, sa gloire; qu'il n'en sentirait que plus vivement la leçon; qu'il reconnaîtrait le démissionnaire à la mort du duc d'Enghien, et l'auteur de l'article qui fit supprimer le Mercure; qu'enfin, au lieu de m'assurer le repos, je ranimerais contre moi les persécutions. Ils furent bientôt obligés de reconnaître la vérité de mes paroles: il est vrai qu'ils n'avaient pas prévu la témérité de mon discours.
J'allai faire les visites d'usage aux membres de l'Académie[31]. Madame de Vintimille me conduisit chez l'abbé Morellet. Nous le trouvâmes assis dans un fauteuil devant son feu; il s'était endormi, et l'Itinéraire, qu'il lisait, lui était tombé des mains. Réveillé en sursaut au bruit de mon nom annoncé par son domestique, il releva la tête et s'écria: «Il y a des longueurs, il y a des longueurs!» Je lui dis en riant que je le voyais bien, et que j'abrégerais la nouvelle édition. Il fut bon homme et me promit sa voix, malgré Atala. Lorsque, dans la suite, la Monarchie selon la Charte parut, il ne revenait pas qu'un pareil ouvrage politique eût pour auteur le chantre de la fille des Florides. Grotius n'avait-il pas écrit la tragédie d'Adam et Ève, et Montesquieu le Temple de Gnide? Il est vrai que je n'étais ni Grotius ni Montesquieu.
L'élection eut lieu; je passai au scrutin à une assez forte majorité[32]. Je me mis de suite à travailler à mon discours; je le fis et le refis vingt fois, n'étant jamais content de moi: tantôt, le voulant rendre possible à la lecture, je le trouvais trop fort; tantôt, la colère me revenant, je le trouvais trop faible. Je ne savais comment mesurer la dose de l'éloge académique. Si, malgré mon antipathie pour Napoléon, j'avais voulu rendre l'admiration que je sentais pour la partie publique de sa vie, j'aurais été bien au delà de la péroraison. Milton, que je cite au commencement du discours, me fournissait un modèle: dans sa Seconde défense du peuple anglais, il fit un éloge pompeux de Cromwell: