«Avec vous et les braves qui me sont restés fidèles, j'aurais pu entretenir la guerre civile pendant trois ans; mais la France eût été malheureuse, ce qui était contraire au but que je me suis proposé.
«Soyez fidèles au nouveau roi que la France s'est choisi; n'abandonnez pas notre chère patrie, trop longtemps malheureuse! Aimez-la toujours, aimez-la bien, cette chère patrie.
«Ne plaignez pas mon sort; je serai toujours heureux lorsque je saurai que vous l'êtes.
«J'aurais pu mourir; rien ne m'eût été plus facile; mais je suivrai sans cesse le chemin de l'honneur. J'ai encore à écrire ce que nous avons fait.
«Je ne puis vous embrasser tous; mais j'embrasserai votre général ... Venez, général ...» (Il serre le général Petit[461] dans ses bras.) «Qu'on m'apporte l'aigle!...» (Il la baise.) «Chère aigle! que ces baisers retentissent dans le cœur de tous les braves! ... Adieu, mes enfants! ... Mes vœux vous accompagneront toujours; conservez mon souvenir[462].»
Cela dit, Napoléon lève sa tente qui couvrait le monde.
Bonaparte avait demandé à l'Alliance des commissaires, afin d'être protégé par eux jusqu'à l'île que les souverains lui accordaient en toute propriété et en avancement d'hoirie. Le comte Schouwalof fut nommé pour la Russie, le général Koller pour l'Autriche, le colonel Campbell pour l'Angleterre, et le comte Waldbourg-Truchsess pour la Prusse; celui-ci a écrit l'Itinéraire de Napoléon de Fontainebleau à l'île d'Elbe. Cette brochure et celle de l'abbé de Pradt sur l'ambassade de Pologne sont les deux comptes rendus dont Napoléon a été le plus affligé. Il regrettait sans doute alors le temps de sa libérale censure, quand il faisait fusiller le pauvre Palm, libraire allemand, pour avoir distribué à Nuremberg l'écrit de M. de Gentz: L'Allemagne dans son profond abaissement[463]. Nuremberg, à l'époque de la publication de cet écrit, étant encore ville libre, n'appartenait point à la France: Palm n'aurait-il pas dû deviner cette conquête!
Le comte de Waldbourg fait d'abord le récit de plusieurs conversations qui précédèrent à Fontainebleau le départ. Il rapporte que Bonaparte donnait les plus grands éloges à lord Wellington et s'informait de son caractère et de ses habitudes. Il s'excusait de n'avoir pas fait la paix à Prague, à Dresde et à Francfort; il convenait qu'il avait eu tort, mais qu'il avait alors d'autres vues. «Je n'ai point été usurpateur, ajoutait-il, parce que je n'ai accepté la couronne que d'après le vœu unanime de la nation, tandis que Louis XVIII l'a usurpée, n'étant appelé au trône que par un vil Sénat, dont plus de dix membres ont voté la mort de Louis XVI.»
Le comte de Waldbourg poursuit ainsi son récit:
«L'empereur se mit en route, avec ses quatre autres voitures, le 21 vers midi, après avoir eu encore avec le général Koller un long entretien dont voici le résumé: Eh bien! vous avez entendu hier mon discours à la vieille garde; il vous a plu et vous avez vu l'effet qu'il a produit. Voilà comme il faut parler et agir avec eux, et si Louis XVIII ne suit pas cet exemple, il ne fera jamais rien du soldat français................