«Il nous raconta qu'il y avait dix-huit ans qu'il avait été envoyé en ce pays, avec plusieurs milliers d'hommes, pour délivrer deux royalistes qui devaient être pendus pour avoir porté la cocarde blanche. Je les sauvai avec beaucoup de peine des mains de ces enragés; et aujourd'hui, continua-t-il, ces hommes recommenceraient les mêmes excès contre celui d'entre eux qui se refuserait à porter la cocarde blanche! Telle est l'inconstance du peuple français!
«Nous apprîmes qu'il y avait au Luc[467] deux escadrons de hussards autrichiens: et, d'après la demande de Napoléon, nous envoyâmes l'ordre au commandant d'y attendre notre arrivée pour escorter l'empereur jusqu'à Fréjus.»
Ici finit la narration du comte de Waldbourg: ces récits font mal à lire. Quoi! les commissaires ne pouvaient-ils mieux protéger celui dont ils avaient l'honneur de répondre? Qu'étaient-ils pour affecter des airs si supérieurs avec un pareil homme? Bonaparte dit avec raison que, s'il l'eût voulu, il aurait pu voyager accompagné d'une partie de sa garde. Il est évident qu'on était indifférent à son sort; on jouissait de sa dégradation; on consentait avec plaisir aux marques de mépris que la victime requérait pour sa sûreté: il est si doux de tenir sous ses pieds la destinée de celui qui marchait sur les plus hautes têtes, de se venger de l'orgueil par l'insulte! Aussi les commissaires ne trouvent pas un mot, même un mot de sensibilité philosophique, sur un tel changement de fortune, pour avertir l'homme de son néant et de la grandeur des jugements de Dieu! Dans les rangs des alliés, les anciens adulateurs de Napoléon avaient été nombreux: quand on s'est mis à genoux devant la force, on n'est pas reçu à triompher du malheur. La Prusse, j'en conviens, avait besoin d'un effort de vertu pour oublier ce qu'elle avait souffert, elle, son roi et sa reine; mais cet effort devait être fait. Hélas! Bonaparte n'avait eu pitié de rien; tous les cœurs s'étaient refroidis pour lui. Le moment où il s'est montré le plus cruel, c'est à Jaffa; le plus petit, c'est sur la route de l'île d'Elbe: dans le premier cas, les nécessités militaires lui ont servi d'excuse; dans le second, la dureté des commissaires étrangers donne le change aux sentiments des lecteurs et diminue son abaissement.
Le gouvernement provisoire de France ne me semble pas lui-même tout à fait irréprochable: je rejette les calomnies de Maubreuil[468]; néanmoins, dans la terreur qu'inspirait encore Napoléon à ses anciens domestiques, une catastrophe fortuite aurait pu ne se présenter à leurs yeux que comme un malheur.
On voudrait douter de la vérité des faits rapportés par le comte de Waldbourg-Truchsess, mais le général Koller a confirmé, dans une suite de l'Itinéraire de Waldbourg, une partie de la narration de son collègue; de son côté, le général Schouwalof m'a certifié l'exactitude des faits: ses paroles contenues en disaient plus que le récit expansif de Waldbourg. Enfin l'Itinéraire de Fabry[469] est composé sur des documents français authentiques, fournis par des témoins oculaires.
Maintenant que j'ai fait justice des commissaires et des alliés, est-ce bien le vainqueur du monde que l'on aperçoit dans l'Itinéraire de Waldbourg? Le héros réduit à des déguisements et à des larmes, pleurant sous une veste de courrier au fond d'une arrière-chambre d'auberge! Était-ce ainsi que Marius se tenait sur les ruines de Carthage, qu'Annibal mourut en Bithynie, César au Sénat! Comment Pompée se déguisa-t-il? en se couvrant la tête de sa toge. Celui qui avait revêtu la pourpre se mettant à l'abri sous la cocarde blanche, poussant le cri de salut: Vive le roi! ce roi dont il avait fait fusiller un héritier! Le maître des peuples encourageant les humiliations que lui prodiguaient les commissaires afin de le mieux cacher, enchanté que le général Koller sifflât devant lui, qu'un cocher lui fumât à la figure, forçant l'aide de camp du général Schouwalof à jouer le rôle de l'empereur, tandis que lui Bonaparte portait l'habit d'un colonel autrichien et se couvrait du manteau d'un général russe! Il fallait cruellement aimer la vie: ces immortels ne peuvent consentir à mourir.
Moreau disait de Bonaparte: «Ce qui le caractérise, c'est le mensonge et l'amour de la vie: je le battrai et je le verrai à mes pieds me demander grâce.» Moreau pensait de la sorte, ne pouvant comprendre la nature de Bonaparte; il tombait dans la même erreur que Lord Byron. Au moins, à Sainte-Hélène, Napoléon, agrandi par les Muses, bien que peu noble dans ses démêlés avec le gouverneur anglais, n'eut à supporter que le poids de son immensité. En France, le mal qu'il avait fait lui apparut personnifié dans les veuves et les orphelins, et le contraignit de trembler sous les mains de quelques femmes.
Cela est trop vrai; mais Bonaparte ne doit pas être jugé d'après les règles que l'on applique aux grands génies, parce que la magnanimité lui manquait. Il y a des hommes qui ont la faculté de monter et qui n'ont pas la faculté de descendre. Lui, Napoléon, possédait les deux facultés: comme l'ange rebelle, il pouvait raccourcir sa taille incommensurable pour la renfermer dans un espace mesuré; sa ductilité lui fournissait des moyens de salut et de renaissance: avec lui tout n'était pas fini quand il semblait avoir fini. Changeant à volonté de mœurs et de costume, aussi parfait dans le comique que dans le tragique, cet acteur savait paraître naturel sous la tunique de l'esclave comme sous le manteau de roi, dans le rôle d'Attale ou dans le rôle de César. Encore un moment, et vous verrez, du fond de sa dégradation, le nain relever sa tête de Briarée; Asmodée sortira en fumée énorme du flacon où il s'était comprimé. Napoléon estimait la vie pour ce qu'elle lui rapportait; il avait l'instinct de ce qui lui restait encore à peindre; il ne voulait pas que la toile lui manquât avant d'avoir achevé ses tableaux.
Sur les frayeurs de Napoléon, Walter Scott, moins injuste que les commissaires, remarque avec candeur que la fureur du peuple fit beaucoup d'impression sur Bonaparte, qu'il répandit des larmes, qu'il montra plus de faiblesse que n'en admettait son courage reconnu; mais il ajoute: «Le danger était d'une espèce particulièrement horrible et propre à intimider ceux à qui la terreur des champs de bataille était familière: le plus brave soldat peut frémir devant la mort des de Witt.»
Napoléon fut soumis à ces angoisses révolutionnaires dans les mêmes lieux où il commença sa carrière avec la Terreur.