M. de Saint-Léon à Vienne apportait trois billets dont l'un était adressé à M. de Talleyrand: le duc d'Otrante proposait à l'ambassadeur de Louis XVIII de pousser au trône, s'il y voyait jour, le fils d'Égalité. Quelle probité dans ces négociations! qu'on était heureux d'avoir affaire à de si honnêtes gens! Nous avons pourtant admiré, encensé, béni ces Cartouche; nous leur avons fait la cour; nous les avons appelés monseigneur! Cela explique le monde actuel. M. de Montrond vint de surcroît après M. de Saint-Léon[545].
M. le duc d'Orléans ne conspirait pas de fait, mais de consentement; il laissait intriguer les affinités révolutionnaires: douce société! Au fond de ce bois, le plénipotentiaire du roi de France prêtait l'oreille aux ouvertures de Fouché.
À propos de l'arrestation de M. de Talleyrand à la barrière d'Enfer, j'ai dit quelle avait été jusqu'alors l'idée fixe de M. de Talleyrand sur la régence de Marie-Louise: il fut obligé de se ranger par l'événement à l'éventualité des Bourbons; mais il était toujours mal à l'aise; il lui semblait que, sous les hoirs de saint Louis, un évêque marié ne serait jamais sûr de sa place. L'idée de substituer la branche cadette à la branche aînée lui sourit donc, et d'autant plus qu'il avait eu d'anciennes liaisons avec le Palais-Royal.
Prenant parti, toutefois sans se découvrir en entier, il hasarda quelques mots du projet de Fouché à Alexandre. Le czar avait cessé de s'intéresser à Louis XVIII: celui-ci l'avait blessé à Paris par son affectation de supériorité de race; il l'avait encore blessé en rejetant le mariage du duc de Berry avec une sœur de l'empereur; on refusait la princesse pour trois raisons: elle était schismatique; elle n'était pas d'une assez vieille souche; elle était d'une famille de fous: raisons qu'on ne présentait pas debout, mais de biais, et qui, entrevues, offensaient triplement Alexandre. Pour dernier sujet de plainte contre le vieux souverain de l'exil, le czar accusait l'alliance projetée entre l'Angleterre, la France et l'Autriche. Du reste, il semblait que la succession fût ouverte; tout le monde prétendait hériter des fils de Louis XIV: Benjamin Constant, au nom de madame Murat, plaidait les droits que la sœur de Napoléon croyait avoir au royaume de Naples; Bernadotte jetait un regard lointain sur Versailles, apparemment parce que le roi de Suède venait de Pau.
La Besnardière[546], chef de division aux relations extérieures, passa à M. de Caulaincourt; il brocha un rapport, des griefs et contredits de la France à l'endroit de la légitimité. La ruade lâchée, M. de Talleyrand trouva le moyen de communiquer le rapport à Alexandre: mécontent et mobile, l'autocrate fut frappé du pamphlet de La Besnardière. Tout à coup, en plein congrès, à la stupéfaction de chacun, le czar demande si ce ne serait pas matière à délibération d'examiner en quoi M. le duc d'Orléans pourrait convenir comme roi à la France et à l'Europe. C'est peut-être une des choses les plus surprenantes de ces temps extraordinaires, et peut-être est-il plus extraordinaire encore qu'on en ait si peu parlé[547]. Lord Clancarthy fit échouer la proposition russe: sa seigneurie déclara n'avoir point de pouvoirs pour traiter une question aussi grave: «Quant à moi, dit-il, en opinant comme simple particulier, je pense que mettre M. le duc d'Orléans sur le trône de France serait remplacer une usurpation militaire par une usurpation de famille, plus dangereuse aux monarques que toutes les autres usurpations.» Les membres du congrès allèrent dîner et marquèrent avec le sceptre de saint Louis, comme avec un fétu, le feuillet où ils en étaient restés dans leurs protocoles.
Sur les obstacles que rencontra le czar, M. de Talleyrand fit volte-face: prévoyant que le coup retentirait, il rendit compte à Louis XVIII (dans une dépêche que j'ai vue et qui portait le no 25 ou 27) de l'étrange séance du congrès[548]: il se croyait obligé d'informer Sa Majesté d'une démarche aussi exorbitante, parce que cette nouvelle, disait-il, ne tarderait pas de parvenir aux oreilles du roi: singulière naïveté pour M. le prince de Talleyrand.
Il avait été question d'une déclaration de l'Alliance, afin de bien avertir le monde qu'on n'en voulait qu'à Napoléon; qu'on ne prétendait imposer à la France ni une forme obligée de gouvernement, ni un souverain qui ne fût pas de son choix. Cette dernière partie de la déclaration fut supprimée, mais elle fut positivement annoncée dans le journal officiel de Francfort. L'Angleterre, dans ses négociations avec les cabinets, se sert toujours de ce langage libéral, qui n'est qu'une précaution contre la tribune parlementaire.
On voit qu'à la seconde restauration, pas plus qu'à la première, les alliés ne se souciaient point du rétablissement de la légitimité: l'événement seul a tout fait. Qu'importait à des souverains dont la vue était si courte que la mère des monarchies de l'Europe fût égorgée? Cela les empêcherait-il de donner des fêtes et d'avoir des gardes? Aujourd'hui les monarques sont si solidement assis, le globe dans une main, l'épée dans l'autre!
M. de Talleyrand, dont les intérêts étaient alors à Vienne, craignait que les Anglais, dont l'opinion ne lui était plus aussi favorable, engageassent la partie militaire avant que toutes les armées fussent en ligne, et que le cabinet de Saint-James acquît ainsi la prépondérance: c'est pourquoi il voulait amener le roi à rentrer par les provinces du sud-est, afin qu'il se trouvât sous la tutelle des troupes de l'Empire et du cabinet autrichien. Le duc de Wellington avait donc l'ordre précis de ne point commencer les hostilités; c'est donc Napoléon qui a voulu la bataille de Waterloo: on n'arrête point les destinées d'une telle nature.
Ces faits historiques, les plus curieux du monde, ont été généralement ignorés; c'est encore de même qu'on s'est formé une opinion confuse des traités de Vienne, relativement à la France: on les a crus l'œuvre unique d'une troupe de souverains victorieux acharnés à notre perte; malheureusement, s'ils sont durs, ils ont été envenimés par une main française: quand M. de Talleyrand ne conspire pas, il trafique.