Lorsque, deux jours après, le comte Daru, ministre de la secrétairerie d'État et membre de la seconde classe, comme M. de Ségur, vint chercher l'arrêt définitif du Maître sur le discours, il dut traverser le salon, où attendaient quelques grands dignitaires, des généraux, des sénateurs. Entré dans le cabinet de l'Empereur, il le trouva tenant en main le discours, plus calme, mais cependant toujours irrité. Cette fois, ce ne fut plus un dialogue, comme l'avant-veille avec M. de Ségur, mais un monologue, au cours duquel il arriva, par moments, à Napoléon, de parler d'une voix retentissante: «Je ne puis rien souffrir de tout cela, disait-il, ni ces souvenirs imprudents, ni ces reproches au passé, ni ce blâme secret du présent, malgré quelques louanges; je dirais à l'auteur, s'il était là, devant moi: Vous n'êtes pas de ce pays-ci, monsieur. Votre admiration, vos vœux sont ailleurs. Vous ne comprenez, ni mes intentions, ni mes actes. Eh bien! si vous êtes mal à l'aise en France, sortez de France; sortez, monsieur, car nous ne nous entendons pas; et c'est moi qui suis le maître ici. Vous n'appréciez pas mon œuvre; et vous la gâteriez, si je vous laissais faire; sortez, monsieur, passez la frontière, et laissez la France en paix et en union sous un Pouvoir dont elle a besoin[579].»
Quelques-unes de ces paroles, plus fortement accentuées, les mots: «Sortez, monsieur!» trois fois répétés sur un ton de colère, avaient traversé la double porte du cabinet et étaient arrivés au salon voisin. Lorsque M. Daru y repassa, chacun s'écarta de lui; on semblait ne pas le voir, ou craindre de l'aborder. À un de ses amis, qui le regardait avec tristesse, il demanda ce que signifiait cet accueil, et son ami de lui répondre: «Mon Dieu! c'est l'effet de quelques paroles qu'on a trop entendues ici. L'Empereur paraît bien irrité: il semble qu'il vous a destitué, qu'il vous exile, comme M. de Marbois, ou le duc d'Otrante; cela consterne vos amis et tient tout le monde à distance et en observation.» M. Daru rassura son interlocuteur, lui dit qu'on avait mal entendu ou mal compris; qu'il s'agissait seulement d'exiler un académicien; que cela même n'aurait pas lieu, et que l'orage serait passé dans deux jours; puis, saluant de bonne grâce quelques personnes qui, voyant sa sérénité, se rapprochèrent de lui, il sortit en riant[580].
Sur un petit mot du comte Daru, Chateaubriand se rendit à Saint-Cloud le 28 avril, et reçut des mains du ministre son manuscrit, raturé en plusieurs passages de la main même de Napoléon.
Plusieurs de ses confrères auraient voulu qu'il fît un nouveau discours. Il s'y refusa, et, dans la séance du mercredi 2 mai, on lut de sa part, à l'Académie, la lettre que voici:
«Monsieur le Président,
Mes affaires et le mauvais état de ma santé ne me permettant pas de me livrer au travail, il m'est impossible, dans ce moment, de fixer l'époque à laquelle je désirerai avoir l'honneur d'être reçu à l'Académie.
Je suis, avec respect, etc...
De Chateaubriand.
29 avril 1811.
Son élection ne fut pas annulée; mais les effets en demeurèrent suspendus. Il ne fut point admis, sous l'Empire, à prendre place parmi ses confrères.