Tandis que sa vaillante amie, sa sœur dévouée poursuit la conclusion de cet emprunt, il lui écrit: «J'attends une offre sérieuse d'un pays étranger, et j'espère trouver une autre patrie moins ingrate et plus généreuse.»
Le 29 juin 1812, il écrit à Mme de Duras qu'il est allé à Chartres chercher un nouvel actionnaire, et il ajoute: Si je puis parvenir à garder mon champ et mes livres, je serai la plus heureuse personne de la terre. Je vais entreprendre quelque long ouvrage[585] qui puisse m'occuper plusieurs années. Rien ne fait mieux sentir le charme de la solitude et ne calme mieux la tête et le cœur que le travail. Cet été, j'irai peut-être voir mes amis, je dis peut-être, car je suis si pauvre que je ne sais si j'aurai les moyens de me déplacer...»
Le chiffre de ses dettes s'élevait à une quarantaine de mille francs. Mme de Duras courut au plus pressé et put lui prêter quelques milliers de francs pour éteindre des dettes criardes. Elles n'avaient donc pas été payées par le gouvernement, malgré le dire de ce bon M. Ferrand, dont la caution ici, décidément, n'est pas bourgeoise.
À force de démarches, Mme de Duras parvint à réunir le nombre d'actionnaires désiré. Le pauvre grand homme n'en restait pas moins dans une situation très embarrassée. Il écrivait à la chère sœur: «Vous êtes la seule personne à qui je peux dire: N'oubliez pas le trimestre; au lieu qu'avec tout autre, je me tairai. Dans ce temps-ci, on n'a pas le sou; si ce n'était pas ce temps-ci, je n'aurais besoin de personne. Je suis si las de toutes ces misères, que je vous prie de n'en plus parler.» Et l'année suivante encore, en 1813, il est si peu sorti de ses misères et de ses embarras, qu'il écrit, toujours à Mme de Duras: «Faute d'argent, j'ai renoncé aux eaux et à tous les projets de voyage. Je suis confiné dans mon désert. Je travaille à l'histoire ... Il est singulier comme cette histoire de France est toute à faire, et comme on s'en est jamais douté.» Et puis sa tristesse le reprend, il veut quitter la France: «C'est bien dommage, chère sœur, qu'il faille abandonner cette belle entreprise pour aller mourir en Russie. Je ne sais que vous dire de notre petite société. Je n'entends plus parler de personne, si ce n'est de quelques créanciers qui me donnent de temps en temps signe de vie. On passe très bien une heure ou deux avec cela, comme avec la torture.»
Il me semble bien qu'il ne reste rien de l'étrange allégation du comte Ferrand. Encore un mot cependant.
Chateaubriand, nous l'avons vu tout à l'heure, écrivait à Mme de Duras: «Si je puis parvenir à garder mon champ et mes livres, je serai la plus heureuse personne de la terre.» À la fin de 1816, à la date où M. Ferrand écrit que l'auteur des Martyrs s'est vendu à l'Empire pour 70,000 francs, Chateaubriand fait sans hésiter, alors que rien ne l'y oblige, le sacrifice de son titre de ministre d'État, qui représentait pour lui un traitement annuel de 24,000 francs. Il se condamne volontairement à une telle gêne, qu'il est forcé de vendre son champ et ses livres. Le Journal des Débats du 12 avril 1817 annonce la mise aux enchères de la Vallée-aux-Loups, et le même journal annonce, le 29 avril, que «la bibliothèque de M. de Chateaubriand sera vendue ce jour-là et les jours suivants, à la salle Sylvestre, rue des Bons-Enfants, par le ministère de M. Merlin.»
V
LES PRIX DÉCENNAUX ET LE «GÉNIE DU CHRISTIANISME»[586].
Par un décret daté d'Aix-la-Chapelle 24 fructidor an XII (10 septembre 1804), Napoléon avait établi: «qu'il y aurait de dix ans en dix ans, le jour anniversaire du 18 brumaire, une distribution de grands prix donnés de sa propre main.» La première de ces solennités était fixée au 18 brumaire an XVIII (9 novembre 1810). Ces prix, connus sous le nom de prix décennaux, et destinés à récompenser les meilleurs ouvrages et les plus utiles inventions qui auraient honoré les sciences, les lettres et les arts dans la période de dix années, écoulée au moment de la distribution, devaient être au nombre de vingt-deux, neuf de 10,000 francs, treize de 5,000 francs. Un décret du 28 novembre 1809, au lieu de vingt-deux prix, en institua trente-cinq, dix-neuf de première classe, seize de seconde. La classe de langue et de littérature française avait pour sa part à porter son jugement sur cinq des grands prix de première classe, sur quatre des grands prix de seconde classe. Ces neuf prix devaient être attribués au poème épique, à la tragédie, à la comédie, à l'ouvrage de littérature qui réunirait au plus haut degré la nouveauté des idées, le talent de la composition et l'élégance du style; au meilleur ouvrage de philosophie en général, soit de morale, soit d'éducation; au meilleur poème didactique ou descriptif; aux meilleurs petits poèmes dont les sujets seraient tirés de l'histoire de France; à la traduction en vers de poèmes grecs ou latins; au meilleur poème lyrique mis en musique.
À qui serait confiée la tâche délicate d'assigner à chacun sa place et son rang. Voici quelles étaient à cet égard les dispositions des décrets de l'an XII et de 1809. Un jury composé des présidents et des secrétaires perpétuels de chacune des classes de l'Institut était appelé à donner son avis sur les ouvrages présentés au concours. Ce jugement, en quelque sorte préliminaire, devait être soumis aux diverses classes, chargées chacune, en ce qui était de sa compétence, de l'examiner et de le réformer s'il y avait lieu. Mais cet arrêt des classes n'était pas lui-même en dernier ressort; à l'empereur seul, juge suprême, était réservé le droit de rendre une sentence définitive; en matière de science, de littérature et de beaux-arts, comme en toutes choses, il était l'arbitre souverain: c'était lui qui, par décret impérial, devait décerner les prix.
Le jour approchait cependant où la solennité, projetée en l'an XII, à Aix-la-Chapelle, dans le palais de Charlemagne, allait avoir lieu à Paris dans le Louvre de François Ier, de Louis XIV et de Napoléon. Le 12 décembre 1809, dans l'Exposé de la situation de l'Empire lu au corps législatif, le ministre de l'Intérieur, M. de Montalivet, parla en termes pompeux de la fête brillante qui se préparait: «La première de ces époques mémorables faites pour exalter les plus nobles ambitions est arrivée», lisons-nous dans cet Exposé dont l'auteur ajoute aussitôt: «Les prix décennaux vont être distribués par la main même de celui qui est la source de toute vraie gloire.»