Le comte Regnaud de Saint Jean d'Angély se plaça surtout au point de vue politique. Il reprocha à l'auteur les choses les plus disparates, l'irrévérence envers la Révolution, la froideur pour l'Empire, d'avoir appelé l'Encyclopédie une Babel des sciences et de la raison, d'avoir blâmé le divorce comme portant le désordre au sein des familles, d'avoir dit qu'une des fêtes du culte catholique, la bénédiction de la terre, choqua «cette Convention qui avait fait alliance avec la mort, parce qu'elle était digne d'une telle société.» Ailleurs, le comte Regnaud s'étonnait des éloges décernés par Chateaubriand au pape Pie VII, tandis «que cet auteur, ajoutait-il, n'a encore parlé nulle part, que je sache, de la bienveillance et de la bonté du Monarque qui lui a rendu sa patrie et lui a permis la célébrité, en attendant qu'il obtînt la gloire!» Ailleurs encore il se plaignait que, dans plusieurs chapitres, «l'amertume de cruels souvenirs ne fût adoucie par aucun retour reconnaissant vers le Pouvoir régénérateur qui, dès lors, avait relevé les autels et permis à l'étendard sacré de la Religion de marcher, entouré de respect, au milieu des aigles françaises triomphantes, et faisant hommage de la victoire au Dieu des armées.» M. Regnaud terminait en ces termes ces considérations, que l'esprit de parti avait seul dictées: C'est un droit pour l'Académie d'examiner si l'esprit de parti n'a pas eu une part considérable dans le succès de l'auteur et un devoir pour elle de le déclarer, si elle le reconnaît.»
M. Lacretelle aîné—ce qui ne surprit personne,—M. l'abbé Sicard—ce qui avait lieu d'étonner—se prononcèrent tous les deux contre le Génie du christianisme avec une extrême sévérité, et dans un style qui n'était même pas un style de seconde classe.
Le comte Daru fut mieux inspiré. Il ne ménagea pas les critiques à l'ouvrage, mais il reconnut le talent. Il s'honora en notant avec complaisance les supériorités si diverses dont le livre abonde: «dans telle partie, parce que toutes les pensées sont d'un ordre élevé, les sentiments nobles, les vues littéraires neuves et pleines de sagacité, l'élocution libre et fière; dans une autre partie, parce que l'ouvrage mérite, pour l'ordre, la clarté, la justesse, des éloges presque sans restrictions, et qu'on y trouve, à la fois, plus de simplicité et plus d'éloquence, de belles formes de style, des tableaux de la nature riches de couleurs, les peintures énergiques de nos passions, des descriptions charmantes, des pensées aussi vraies que profondes, des sentiments élevés et des passages admirables.»
L'Académie termina le débat le 13 février 1811. Sa résolution portait «que le Génie du christianisme avait paru à la classe défectueux, quant au fond et au plan; que, malgré les défauts remarqués dans le plan et aussi dans l'exécution de l'ouvrage, la classe avait reconnu un talent très distingué de style, de nombreux morceaux de détail remarquables par leur mérite, et, dans quelques parties, des beautés du premier ordre; qu'elle avait trouvé toutefois que l'effet du style et la beauté des détails n'auraient pas suffi pour assurer à l'ouvrage le succès qu'il a obtenu, et que ce succès est dû aussi à l'esprit de parti et à des passions du moment qui s'en sont emparées, soit pour l'exalter à l'excès, soit pour le déprimer avec injustice.» L'Académie concluait que l'ouvrage tel qu'il est lui paraissait mériter une distinction de Sa Majesté.
Cette résolution maintenait, sous une autre forme, pour le Génie du christianisme, l'exclusion du concours. Chateaubriand du reste n'y perdit rien, puisque les fameux Prix décennaux n'ont jamais été distribués. La solennité fut ajournée en 1811, comme elle l'avait été en 1810, et en 1812 il était trop tard. Plus un seul jour maintenant jusqu'à la chute de l'Empire, il n'y aura place pour les fêtes de la paix.
VI
PETITE GUERRE PENDANT LA CAMPAGNE DE RUSSIE[591].
Le 4 septembre 1812, l'armée française, partagée en trois colonnes, partit de Gjatz et de ses environs. Napoléon marchait à la rencontre de Kutusof, qu'il devait trouver trois jours après dans les champs de la Moskowa. Ce même jour, 4 septembre, Chateaubriand recevait l'ordre de s'éloigner de Paris. La disgrâce du grand écrivain était complète, et les scribes aux gages du ministre de la police multiplièrent contre lui leurs attaques. Elles avaient du reste commencé dès 1811, à la suite de l'épisode du discours de réception. Chateaubriand était coupable d'indépendance. C'était là un «crime abominable». On le lui fit bien voir.
Ce fut, pendant quelques mois, une pluie de brochures. Il y eut l'Itinéraire de Pantin au Mont-Calvaire[592] en passant par la rue Mouffetard, le faubourg Saint-Marceau, le faubourg Saint-Jacques, le faubourg Saint-Germain, les quais, les Champs-Élysées, le bois de Boulogne, Neuilly, Suresnes, et revenant par Saint-Cloud, Boulogne, Auteuil et Chaillot, etc.; ou Lettres inédites de Chactas à Atala, ouvrage écrit en style brillant et traduit pour la première fois du bas-breton sur la 9e édition, par M. de Châteauterne (René Perrin);—Monsieur de la Maison-Terne.—Les Persécuteurs.—Esprit, Maximes et Principes de M. de Chateaubriand.—Itinéraire de Lutèce au Mont-Valérien en suivant le fleuve séquanien et en revenant par le Mont des Martyrs, etc., etc. Dans cette dernière brochure, on voyait les aventures de M. de Saint-Géran, le pèlerinage de M. de Maisonterne et l'entrevue de ce dernier avec Madame Bélise, comtesse de Mascarillis (la comtesse de Genlis).
L'auteur des Martyrs n'avait fait que rire des pasquinades dirigées contre M. de Châteauterne et M. de Maisonterne. Il dut s'émouvoir le jour où l'on essaya de mettre en cause non plus son style et son talent, mais son caractère et son honneur. Au mois de novembre 1812, parut une brochure intitulée: Lettre à M. le comte de B..., pendant son séjour aux eaux d'Aix-la-Chapelle[593]. Elle était due à la plume d'un certain Charles His, qui avait rédigé pendant la Révolution un journal appelé le Républicain français, et qui allait devenir sous la Restauration un royaliste zélé, si bien que, sous Charles X, il fut un moment question de l'anoblir. Un peu plus, il se serait appelé Charles d'His, comme le Roi! En attendant, le pauvre diable était aux gages du duc de Rovigo. Celui-ci lui avait remis un exemplaire de l'Essai sur Les Révolutions, et Charles His, à l'aide de citations tronquées, avait présenté l'auteur du Génie du christianisme comme un hypocrite et un athée.
La meilleure réponse à faire à ces prétendus extraits, était de réimprimer l'Essai en entier. En conséquence, Chateaubriand écrivit la lettre suivante au baron de Pommereul, directeur général de l'imprimerie et de la librairie: