À la tête des Natchez, la préface a raconté comment l'ouvrage fut retrouvé en Angleterre par les soins et les obligeantes recherches de MM. de Thuisy[60].
Un manuscrit dont j'ai pu tirer Atala, René, et plusieurs descriptions placées dans le Génie du christianisme, n'est pas tout à fait stérile[61]. Ce premier manuscrit était écrit de suite; sans section; tous les sujets y étaient confondus: voyages, histoire naturelle, partie dramatique, etc.; mais auprès de ce manuscrit d'un seul jet il en existait un autre partagé en livres. Dans ce second travail, j'avais non seulement procédé à la division de la matière, mais j'avais encore changé le genre de la composition, en la faisant passer du roman à l'épopée.
Un jeune homme qui entasse pêle-mêle ses idées, ses inventions, ses études, ses lectures, doit produire le chaos; mais aussi dans ce chaos il y a une certaine fécondité qui tient à la puissance de l'âge.
Il m'est arrivé ce qui n'est peut-être jamais arrivé à un auteur: c'est de relire après trente années un manuscrit que j'avais totalement oublié.
J'avais un danger à craindre. En repassant le pinceau sur le tableau, je pouvais éteindre les couleurs; une main plus sûre, mais moins rapide, courait risque, en effaçant quelques traits incorrects, de faire disparaître les touches les plus vives de la jeunesse: il fallait conserver à la composition son indépendance, et pour ainsi dire sa fougue; il fallait laisser l'écume au frein du jeune coursier. S'il y a dans les Natchez des choses que je ne hasarderais qu'en tremblant aujourd'hui, il y a aussi des choses que je ne voudrais plus écrire, notamment la lettre de René dans le second volume. Elle est de ma première manière, et reproduit tout René: je ne sais ce que les René qui m'ont suivi ont pu dire pour mieux approcher de la folie.
Les Natchez s'ouvrent par une invocation au désert et à l'astre des nuits, divinités suprêmes de ma jeunesse:
«À l'ombre des forêts américaines, je veux chanter des airs de la solitude, tels que n'en ont point encore entendu des oreilles mortelles; je veux raconter vos malheurs, ô Natchez! ô nation de la Louisiane dont il ne reste plus que les souvenirs! Les infortunes d'un obscur habitant des bois auraient-elles moins de droits à nos pleurs que celles des autres hommes? et les mausolées des rois dans nos temples sont-ils plus touchants que le tombeau d'un Indien sous le chêne de sa patrie?
«Et toi, flambeau des méditations, astre des nuits, sois pour moi l'astre du Pinde! Marche devant mes pas, à travers les régions inconnues du Nouveau Monde, pour me découvrir à ta lumière les secrets ravissants de ces déserts!»
Mes deux natures sont confondues dans ce bizarre ouvrage, particulièrement dans l'original primitif. On y trouve des incidents politiques et des intrigues de roman; mais à travers la narration on entend partout une voix qui chante, et qui semble venir d'une région inconnue.
De 1812 à 1814, il n'y a plus que deux années pour finir l'Empire[62], et ces deux années dont on a vu quelque chose par anticipation, je les employai à des recherches sur la France et à la rédaction de quelques livres de ces Mémoires; mais je n'imprimai plus rien. Ma vie de poésie et d'érudition fut véritablement close par la publication de mes trois grands ouvrages, le Génie du christianisme, les Martyrs et l'Itinéraire. Mes écrits politiques commencèrent à la Restauration; avec ces écrits également commença mon existence politique active. Ici donc se termine ma carrière littéraire proprement dite; entraîné par le flot des jours, je l'avais omise; ce n'est qu'en cette année 1839 que j'ai rappelé des temps laissés en arrière de 1800 à 1814.