Napoléon, ne pouvant croire que ce jeune homme n'eût point de complice, recourut, pour le contraindre à les découvrir, à une nouvelle espèce de torture, à la torture de la faim. Dans la lettre qu'il adressa au ministre de la police, pour lui enjoindre d'étouffer le bruit de la tentative de Stapss, il écrivait: «La fièvre d'exaltation où il était a empêché d'en savoir davantage; on l'interrogera quand il sera refroidi et à jeun». Il fera, d'ailleurs, plus tard, des aveux complets. À Sainte-Hélène, il dira un jour au médecin O'Meara, qu'il avait prescrit de ne donner au prisonnier aucune nourriture pendant vingt-quatre heures, et seulement de l'eau.» (Napoléon en exil, par O'Meara, 1822.)—M. de Bausset, préfet du palais impérial, dit, dans ses Mémoires (t. II, p. 228): «On le garda au secret pendant quelques jours, lui faisant éprouver les privations du sommeil, lui donnant des fruits pour nourriture, afin d'affaiblir sa constitution et de le forcer à révéler le nom de ses complices.» Rapp constate que Stapss, lorsqu'il fut exécuté, n'avait rien pris depuis trois jours. Au moment d'aller à la mort, on lui offrit de la nourriture; il la refusa en disant qu'il lui restait encore assez de force pour marcher au supplice. Sa fermeté ne se démentit pas un instant. Son dernier cri fut: Vive la liberté! Vive l'Allemagne! Mort à son tyran! (Mémoires de Rapp, 147.)
[306]: Ce traité est appelé dans l'histoire la paix de Vienne. L'Autriche abandonnait quatre cent mille âmes sur la frontière de Bavière, qui fut déterminée par une ligne entre Linz et Passau, couvrant cette dernière ville; plus d'un million sur la frontière d'Italie, Villach en Corinthie, Laybach et la rive droite de la Save; enfin dix-sept cent mille en Galicie. Les territoires détachés de la Haute-Autriche furent donnés à la Bavière; les autres cédés à la France sous le nom de provinces Illyriennes. Les territoires Galiciens furent donnés au roi de Saxe, comme duc de Varsovie, sauf les deux cercles de Solkiew et de Zloczow, livrés à la Russie. L'empereur d'Autriche reconnaissait tous les changements survenus ou qui pourraient survenir en Espagne, en Portugal, en Italie; il adhérait au système prohibitif adopté par la France et la Russie à l'égard de l'Angleterre et s'engageait à cesser toute relation commerciale avec cette dernière puissance. Ce traité, qui démantelait entièrement la monarchie autrichienne, ouvrant ses provinces polonaises, lui ôtant ses défenses de l'Inn et des Alpes Carniques, était fait moins en vue de la paix qu'en prévision d'une guerre future: la paix de Vienne devait durer quatre ans.
[307]: Le comte Alexandre de Laborde avait servi pendant la Révolution dans un régiment de hussards autrichiens. Nommé auditeur au Conseil d'État en 1808, il avait accompagné Napoléon pendant la campagne de 1809, et il venait de jouer un rôle actif dans la pacification avec l'Autriche. Après la signature du traité et le départ de l'armée française, il était demeuré à Vienne avec la mission tout officieuse d'aplanir certaines difficultés de détail, surtout d'observer et de rendre compte: il était particulièrement propre à cette tâche, ayant ses entrées chez les ministres, de nombreuses relations dans le monde de la cour et du gouvernement. Ce fut à lui que Metternich fit la première ouverture sur la possibilité d'un mariage de l'empereur Napoléon avec une princesse de la maison d'Autriche. (Voir Napoléon et Alexandre Ier, par Albert Vandal, tome II, chapitre VI.)
[308]: Le maréchal Berthier, prince de Neuchâtel.
[309]: Napoléon n'avait point attendu Marie-Louise à Compiègne. «Profitant, dit Norvins (Mémorial, t. III, p. 279), du trouble du palais, de l'obscurité et du mauvais temps, l'Empereur s'était esquivé par un escalier dérobé et était sorti par une petite porte du parc. Il y avait trouvé une simple calèche bien attelée où, précédé d'un seul courrier, il se jeta avec Murat, enveloppés l'un et l'autre dans de grands manteaux, et à toutes brides il alla s'embusquer à deux lieues de Soissons, au village de Courcelles, sous le porche de l'église, pour y guetter l'arrivée de Marie-Louise ... Enfin parut la voiture si désirée; à l'instant, comme un sous-lieutenant qui revoit sa cousine, Napoléon s'élança de la calèche, ouvrit brusquement la portière de la berline impériale, mit sa sœur Caroline sur le devant, prit sa place et embrassa l'Impératrice. Tout cela se fit si rapidement qu'il avait embrassé dix fois la jeune archiduchesse, qu'elle savait à peine à qui elle devait cet impromptu. Ce fut une affaire d'avant-postes, conçue et exécutée militairement: Marie-Louise fut surprise et conquise.»
[310]: «Un courrier vint tout à coup annoncer le cortège. Il pleuvait à verse ... Tout Compiègne se précipita dans les cours, et surtout dans la cour d'honneur ... Enfin à dix heures, par une pluie battante, le canon annonça l'entrée dans la ville de l'auguste couple. À l'instant toutes nos royautés des deux sexes vinrent s'étager sur les marches du perron et se trouvèrent à la descente de la voiture impériale. L'Empereur en sortit, donnant la main à l'Impératrice, et lui présenta rapidement toute sa famille. Ainsi fit-il dans la galerie, comme au pas de course ... Le souper fut servi dans l'appartement de Marie-Louise. Il n'y eut en tiers que la reine de Naples, qui, mourant de sommeil, se congédia en sortant de table. Or, qui de trois ôte un, reste deux ... Le lendemain, à midi, l'Empereur déjeunait auprès du lit de l'Impératrice ... Ce fut la chancellerie qui resta vierge, et Napoléon un simple mortel.» Norvins, Mémorial, t. III, p. 280.—Voir aussi les Mémoires de M. de Bausset.
[311]: Le Moniteur du 21 mars contenait, à la date du 20, cet avis solennel: «Aujourd'hui, 20 mars, à neuf heures du matin, l'espoir de la France a été rempli. Sa Majesté l'Impératrice est heureusement accouchée d'un prince. Le Roi de Rome et son auguste Mère sont en parfaite santé.»—Le 17 février 1810, trois jours après l'adhésion officielle de l'empereur d'Autriche au mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec Napoléon, le ministre d'État, comte Regnaud de Saint-Jean d'Angély, avait lu aux sénateurs réunis en séance solennelle l'exposé des motifs du sénatus-consulte qui réunissait l'État de Rome à l'Empire. Après avoir félicité Napoléon de placer une seconde fois sur sa tête la couronne de Charlemagne, le ministre, dévoilant la pensée maîtresse de son souverain, avait ajouté: «Il veut que l'héritier de cette couronne porte le titre de Roi de Rome; qu'un prince y tienne la cour impériale, y exerce un pouvoir protecteur, y répande ses bienfaits en renouvelant les splendeurs des arts.» L'article du 7 Sénatus-consulte, que le Sénat s'empressa de voter, était ainsi libellé: «Le prince impérial porte le titre et reçoit les honneurs de roi de Rome.» L'article 10 stipulait que les Empereurs, après avoir été couronnés à Notre-Dame de Paris, le seraient à Saint-Pierre de Rome avant la dixième année de leur règne.» Et trois ans après sa naissance, le prince impérial, le roi de Rome n'aura déjà plus de couronne et ne sera plus pour l'Europe qu'un prince autrichien! La parole du Psalmiste sera devenue une prophétie: «Cogitaverunt consilia quœ non potuerunt stabilire»; et la menace qu'elle contient sera en voie d'accomplissement: «Fructum eorum de terra perdes et semen eorum a filiis hominum.» Voir le Roi de Rome, par Henri Welschinger, p. 6.
[312]: Le sultan Sélim III. Il était monté sur le trône en 1789. Lorsque Bonaparte avait envahi l'Égypte, Sélim avait fait cause commune avec l'Angleterre, mais il avait conclu la paix avec la France en 1802. Il fut étranglé en 1808.
[313]: Dans les précédentes éditions des Mémoires, on a imprimé à tort Ostende, au lieu d'Osterode. Après la campagne de Prusse et de Pologne, Napoléon alla s'établir à Osterode (Hanovre) pour y passer la saison froide, qui, ayant commencé fort tard, cette année, dura plus que de coutume. Il s'y occupa d'amasser des vivres, en les faisant venir par la basse Vistule, de dissoudre le corps décimé d'Augereau, de réorganiser ses troupes, et d'y rétablir la discipline, altérée par les marches, les souffrances et les habitudes de maraude.—Le texte complet de la lettre du 3 avril a été donné par Ségur dans son Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée, livre I, chapitre III.
[314]: Le traité du 28 mai, signé à Bucharest, n'était pas un traité d'alliance entre la Porte et la Russie, mais un traité de paix, mettant fin à la querelle qui depuis longtemps divisait les deux puissances. Le traité rendait à la Turquie la Moldavie et la Valachie, après en avoir détaché cependant la Bessarabie, qu'il incorporait à l'empire russe; il consacrait vaguement l'autonomie des Serbes sous la suzeraineté du sultan et renouvelait implicitement le protectorat mal défini du tsar sur les principautés roumaines et même sur l'ensemble de la chrétienté orthodoxe du Levant. La paix de Bucharest assurait à la Russie l'entière disponibilité de ses forces. Le traité du 28 mai resta ignoré de Napoléon, et ce fut seulement à la fin d'octobre qu'il apprit que l'armée russe de Moldavie s'avançait vers la Lithuanie.