Réal finit ce dénombrement par cette apostrophe: «Ô toi par qui nous avons vaincu l'Europe avec un gouvernement sans gouvernants et des armées sans paye, génie de la liberté, tu veillais encore sur nous!» Ces fiers champions de la liberté vécurent trop de quelques jours; ils allèrent achever leurs hymnes à l'indépendance dans les bureaux de la police d'un tyran. Ce temps n'est aujourd'hui qu'un degré rompu sur lequel a passé la Révolution: que d'hommes ont parlé et agi avec énergie, se sont passionnés pour des faits dont on ne s'occupe plus! Les vivants recueillent le fruit des existences oubliées qui se sont consumées pour eux.
On touchait au renouvellement de la Convention; les assemblées primaires étaient convoquées: comités, clubs, sections, faisaient un tribouil effroyable.
La Convention, menacée par l'aversion générale, vit qu'il se fallait défendre: à Danican elle opposa Barras, nommé chef de la force armée de Paris et de l'intérieur. Ayant rencontré Bonaparte à Toulon, et remémoré de lui par madame de Beauharnais, Barras fut frappé du secours dont lui pourrait être un pareil homme: il se l'adjoignit pour commandant en second[112]. Le futur directeur, entretenant la Convention des journées de vendémiaire, déclara que c'était aux dispositions savantes et promptes de Bonaparte que l'on devait le salut de l'enceinte, autour de laquelle il avait distribué les postes avec beaucoup d'habileté. Napoléon foudroya les sections et dit: «J'ai mis mon cachet sur la France.» Attila avait dit: «Je suis le marteau de l'univers, ego malleus orbis.»
Après le succès, Napoléon craignit de s'être rendu impopulaire, et il assura qu'il donnerait plusieurs années de sa vie pour effacer cette page de notre histoire.
Il existe un récit des journées de vendémiaire de la main de Napoléon: il s'efforce de prouver que ce furent les sections qui commencèrent le feu. Dans leur rencontre il put se figurer être encore à Toulon: le général Carteaux était à la tête d'une colonne sur le Pont-Neuf; une compagnie de Marseillais marchait sur Saint-Roch; les postes occupés par les gardes nationales furent successivement emportés. Réal, de la narration duquel je vous ai déjà entretenu, finit son exposition par ces niaiseries que croient ferme les Parisiens: c'est un blessé qui, traversant le salon des Victoires, reconnaît un drapeau qu'il a pris: «N'allons pas plus loin, dit-il d'une voix expirante, je veux mourir ici;» c'est la femme du général Dufraisse qui coupe sa chemise pour en faire des bandes; ce sont les deux filles de Durocher qui administrent le vinaigre et l'eau-de-vie. Réal attribue tout à Barras: flagornerie de réticence; elle prouve qu'en l'an IV Napoléon, vainqueur au profit d'un autre, n'était pas encore compté.
Il paraît que Bonaparte n'espérait pas tirer un grand avantage de sa victoire sur les sections, car il écrivait à Bourrienne: «Cherche un petit bien dans ta belle vallée de l'Yonne; je l'achèterai dès que j'aurai de l'argent; mais n'oublie pas que je ne veux pas de bien national[113].» Bonaparte s'est ravisé sous l'Empire: il a fait grand cas des biens nationaux.
Ces émeutes de vendémiaire terminent l'époque des émeutes: elles ne se sont renouvelées qu'en 1830, pour mettre fin à la monarchie.
Quatre mois après les journées de vendémiaire[114], le 19 ventôse (9 mars) an IV, Bonaparte épousa Marie-Josèphe-Rose de Tascher. L'acte ne fait aucune mention de la veuve du comte de Beauharnais. Tallien et Barras sont témoins au contrat. Au mois de juin Bonaparte est appelé au généralat des troupes cantonnées dans les Alpes maritimes; Carnot réclame contre Barras l'honneur de cette nomination. On appelait le commandement de l'armée d'Italie la dot de madame Beauharnais. Napoléon, racontant à Sainte-Hélène, avec dédain, avoir cru s'allier à une grande dame, manquait de reconnaissance.
Napoléon entre en plein dans ses destinées: il avait eu besoin des hommes, les hommes vont avoir besoin de lui; les événements l'avaient fait, il va faire les événements. Il a maintenant traversé ces malheurs auxquels sont condamnées les natures supérieures avant d'être reconnues, contraintes de s'humilier sous les médiocrités dont le patronage leur est nécessaire: le germe du plus haut palmier est d'abord abrité par l'Arabe sous un vase d'argile.
Arrivé à Nice, au quartier général de l'armée d'Italie, Bonaparte trouve les soldats manquant de tout, nus, sans souliers, sans pain, sans discipline. Il avait vingt-huit ans; sous ses ordres Masséna commandait trente-six mille hommes. C'était l'an 1796. Il ouvre sa première campagne le 20 mars, date fameuse qui devait se graver plusieurs fois dans sa vie. Il bat Beaulieu à Montenotte[115]; deux jours après, à Millesimo[116], il sépare les deux armées autrichienne et sarde. À Ceva, à Mondovi[117], à Fossano, à Cherasco[118], les succès continuent; le génie de la guerre même est descendu. Cette proclamation fait entendre une voix nouvelle, comme les combats avaient annoncé un homme nouveau: