«Les lits des pestiférés», raconte le secrétaire de Napoléon, «étaient à droite en entrant dans la première salle. Je marchais à côté du général; j'affirme ne l'avoir pas vu toucher à un pestiféré. Il traversa rapidement les salles, frappant légèrement le revers jaune de sa botte avec la cravache qu'il tenait à la main. Il répétait en marchant à grands pas ces paroles: «Il faut que je retourne en Égypte pour la préserver des ennemis qui vont arriver[162]

Dans le rapport officiel du major général, 29 mai, il n'est pas dit un mot des pestiférés, de la visite à l'hôpital et de l'attouchement des pestiférés.

Que devient le beau tableau de Gros? Il reste comme un chef-d'œuvre de l'art[163].

Saint Louis, moins favorisé par la peinture, fut plus héroïque dans l'action: «Le bon roi, doux et débonnaire, quand il vit ce, eut grand pitié à son cœur, et fit tantost toutes autres choses laisser, et faire fosses emmi les champs et dédier là un cimetière par le légat ... Le roi Louis aida de ses propres mains à enterrer les morts. À peine trouvoit-on aucun qui voulust mettre la main. Le roi venoit tous les matins, de cinq jours qu'on mit à enterrer les morts, après sa messe, au lieu, et disoit à sa gent: «Allons ensevelir les martyrs, qui ont souffert pour Notre-Seigneur, et ne soyez pas lassés de ce faire, car ils ont plus souffert que nous n'avons.» Là, étoient présens, en habits de cérémonie, l'archevêque de Tyr et l'évêque de Damiette et leur clergé qui disoient le service des morts. Mais ils estoupoient leur nez pour la puanteur; mais oncques ne fut vu au bon roi Louis estouper le sien, tant le faisoit fermement et dévotement.»

Bonaparte met le siège devant Saint-Jean-d'Acre[164]. On verse le sang à Cana, qui fut témoin de la guérison du fils du centenier par le Christ; à Nazareth[165], qui cacha la pacifique enfance du Sauveur; au Thabor, qui vit la transfiguration et où Pierre dit: «Maître, nous sommes bien sur cette montagne; dressons-y trois tentes.» Ce fut du mont Thabor[166] que fut expédié l'ordre du jour à toutes les troupes qui occupaient Sour, l'ancienne Tyr, Césarée, les cataractes du Nil, les bouches Pélusiaques, Alexandrie et les rives de la mer Rouge, qui porte les ruines de Kolsun et d'Arsinoé. Bonaparte était charmé de ces noms qu'il se plaisait à réunir.

Dans ce lieu des miracles, Kléber et Murat renouvelèrent les faits d'armes de Tancrède et de Renaud: ils dispersèrent les populations de la Syrie, s'emparèrent du camp du pacha de Damas, jetèrent un regard sur le Jourdain, sur la mer de Galilée, et prirent possession de Scafet, l'ancienne Béthulie.—Bonaparte remarque que les habitants montrent l'endroit où Judith tua Holopherne.

Les enfants arabes des montagnes de la Judée m'ont appris des traditions plus certaines lorsqu'ils me criaient en français: «En avant, marche!» «Ces mêmes déserts», ai-je dit dans les Martyrs, «ont vu marcher les armées de Sésostris, de Cambyse, d'Alexandre, de César: siècles à venir, vous y ramènerez des armées non moins nombreuses, des guerriers non moins célèbres[167]

Après m'être guidé sur les traces encore récentes de Bonaparte en Orient, je suis ramené quand il n'est plus à repasser sur sa course.

Saint-Jean était défendu par Djezzar le Boucher. Bonaparte lui avait écrit de Jaffa, le 9 mars 1799: «Depuis mon entrée en Égypte, je vous ai fait connaître plusieurs fois que mon intention n'était pas de vous faire la guerre, que mon seul but était de chasser les mameloucks ... Je marcherai sous peu de jours sur Saint-Jean-d'Acre. Mais quelle raison ai-je d'ôter quelques années de vie à un vieillard que je ne connais pas? Que font quelques lieues de plus à côté des pays que j'ai conquis?»

Djezzar ne se laissa pas prendre à ces caresses: le vieux tigre se défiait de l'ongle de son jeune confrère. Il était environné de domestiques mutilés de sa propre main. «On raconte que Djezzar est un Bosnien cruel, disait-il de lui-même (récit du général Sébastiani), un homme de rien; mais en attendant je n'ai besoin de personne et l'on me recherche. Je suis né pauvre; mon père ne m'a légué que son courage. Je me suis élevé à force de travaux; mais cela ne me donne pas d'orgueil: car tout finit, et aujourd'hui peut-être, ou demain, Djezzar finira, non pas qu'il soit vieux, comme le disent ses ennemis, mais parce que Dieu l'a ainsi ordonné. Le roi de France, qui était puissant, a péri; Nabuchodonosor a été tué par un moucheron, etc.»