Le 2 décembre 1804 eurent lieu le sacre et le couronnement de l'empereur à Notre-Dame de Paris. Le pape prononça cette prière: «Dieu tout-puissant et éternel, qui avez établi Hazaël pour gouverner la Syrie, et Jéhu roi d'Israël, en leur manifestant vos volontés par l'organe du prophète Élie; qui avez également répandu l'onction sainte des rois sur la tête de Saül et de David, par le ministère du prophète Samuel, répandez par mes mains le trésor de vos grâces et de vos bénédictions sur votre serviteur Napoléon, que, malgré notre indignité personnelle, nous consacrons aujourd'hui empereur en votre nom.» Pie VII n'étant encore qu'évêque d'Imola avait dit en 1797: «Oui, mes très chers frères, siate buoni christiani, e sarete ottimi democratici. Les vertus morales rendent bons démocrates. Les premiers chrétiens étaient animés de l'esprit de démocratie: Dieu favorisa les travaux de Caton d'Utique et des illustres républicains de Rome.» Quo turbine fertur vita hominum?
Le 18 mars 1805, l'empereur déclare au Sénat qu'il accepte la couronne de fer que lui sont venus offrir les collèges électoraux de la République cisalpine[220]: il était à la fois l'inspirateur secret du vœu et l'objet public du vœu. Peu à peu l'Italie entière se range sous ses lois; il l'attache à son diadème, comme au XVIe siècle les chefs de guerre mettaient un diamant en guise de bouton à leur chapeau.
L'Europe blessée voulut mettre un appareil à sa blessure: l'Autriche adhère au traité de Pétersbourg[221] conclu entre la Grande-Bretagne et la Russie. Alexandre et le roi de Prusse ont une entrevue à Potsdam, ce qui fournit à Napoléon un sujet d'ignobles moqueries[222]. La troisième coalition continentale s'ourdit. Ces coalitions renaissaient sans cesse de la défiance et de la terreur; Napoléon s'éjouissait dans les tempêtes: il profite de celle-ci.
Du rivage de Boulogne où il décrétait une colonne et menaçait Albion avec des chaloupes, il s'élance. Une armée organisée par Davout se transporte comme un nuage à la rive du Rhin. Le 1er octobre 1805, l'empereur harangue ses cent soixante mille soldats: la rapidité de son mouvement déconcerte l'Autriche. Combat du Lech, combat de Werthingen, combat de Guntzbourg. Le 17 octobre, Napoléon paraît devant Ulm; il fait à Mack le commandement: Armes bas! Mack obéit avec ses trente mille hommes. Munich se rend; l'Inn est passé, Salzbourg pris, la Traun franchie. Le 13 novembre, Napoléon pénètre dans une de ces capitales qu'il visitera tour à tour: Il traverse Vienne; enchaîné à ses propres triomphes, il est emmené à leur suite jusqu'au centre de la Moravie à la rencontre des Russes. À gauche, la Bohême s'insurge; à droite les Hongrois se lèvent; l'archiduc Charles accourt d'Italie. La Prusse, entrée clandestinement dans la coalition et ne s'étant pas encore déclarée, envoie le ministre Haugwitz porteur d'un ultimatum.
Arrive le deux décembre 1805, la journée d'Austerlitz. Les alliés attendaient un troisième corps russe qui n'était plus qu'à huit marches de distance. Kutuzof soutenait qu'on devait éviter de risquer une bataille; Napoléon par ses manœuvres force les Russes d'accepter le combat: ils sont défaits. En moins de deux mois les Français, partis de la mer du Nord, ont, par delà la capitale de l'Autriche, écrasé les légions de Catherine. Le ministre de Prusse vient féliciter Napoléon à son quartier général: «Voilà, lui dit le vainqueur, un compliment dont la fortune a changé l'adresse.»
François II se présente à son tour au bivouac du soldat heureux: «Je vous reçois, lui dit Napoléon, dans le seul palais que j'habite depuis deux mois.—Vous savez si bien tirer parti de cette habitation, répondit François, qu'elle doit vous plaire.» De pareils souverains valaient-ils la peine d'être abattus? Un armistice est accordé. Les Russes se retirent en trois colonnes à journée d'étape dans un ordre déterminé par Napoléon. Depuis la bataille d'Austerlitz, Bonaparte ne fait presque plus que des fautes.
Le traité de Presbourg est signé le 26 décembre 1805. Napoléon fabrique deux rois, l'électeur de Bavière et l'électeur de Wurtemberg. Les républiques que Bonaparte avait créées, il les dévorait pour les transformer en monarchies; et, contradictoirement à ce système, le 27 décembre 1805, au château de Schœnbrünn, il déclare que la dynastie de Naples a cessé de régner; mais c'était pour la remplacer par la sienne: à sa voix, les rois entraient ou sautaient par les fenêtres. Les desseins de la Providence ne s'accomplissaient pas moins avec ceux de Napoléon: on voit marcher à la fois Dieu et l'homme. Bonaparte après sa victoire ordonne de bâtir le pont d'Austerlitz à Paris, et le ciel ordonne à Alexandre d'y passer.
La guerre commencée dans le Tyrol s'était poursuivie tandis qu'elle continuait en Moravie. Au milieu des prosternations, quand on trouve un homme debout, on respire: Hofer le Tyrolien ne capitula pas comme son maître; mais la magnanimité ne touchait point Napoléon; elle lui semblait stupidité ou folie. L'empereur d'Autriche abandonna Hofer. Lorsque je traversai le lac de Garde, qu'immortalisèrent Catulle et Virgile, on me montra l'endroit où fut fusillé le chasseur: c'est ce que j'ai su personnellement du courage du sujet et de la lâcheté du prince[223].
Le prince Eugène, le 14 janvier 1806, épousa la fille du nouveau roi de Bavière[224]: les trônes s'abattaient de toute part dans la famille d'un soldat de la Corse. Le 20 février l'empereur décrète la restauration de l'église de Saint-Denis; il consacre les caveaux reconstruits à la sépulture des princes de sa race, et Napoléon n'y sera jamais enseveli: l'homme creuse la tombe; Dieu en dispose.
Berg et Clèves sont dévolus à Murat[225], les Deux-Siciles à Joseph[226]. Un souvenir de Charlemagne traverse la cervelle de Napoléon et l'Université est érigée[227].