Le pape put enfin se remettre en route pour la Chartreuse; il hérita dans cette solitude de la couche que dix ans auparavant avait occupée Pie VI, lorsque deux palefreniers hissaient celui-ci dans la voiture et qu'il poussait des gémissements de souffrance. La Chartreuse appartenait au site de Vallombrosa; par une succession de forêts de pins on arrivait aux Camaldules, et de là, de rocher en rocher, à ce sommet de l'Apennin qui voit les deux mers. Un ordre subit contraignit Pie VII de repartir pour Alexandrie; il n'eut que le temps de demander un bréviaire au prieur; Pacca fut séparé du souverain pontife.
De la Chartreuse à Alexandrie la foule accourut de toutes parts; on jetait des fleurs au captif, on lui donnait de l'eau, on lui présentait des fruits; des gens de la campagne prétendaient le délivrer et lui disaient: «Vuole? dica.» Un pieux larron lui déroba une épingle, relique qui devait ouvrir au ravisseur les portes du ciel.
À trois mille de Gênes une litière conduisit le pape au bord de la mer; une felouque le transporta de l'autre côté de la ville à Saint-Pierre d'Arena. Par la route d'Alexandrie et de Mondovi, Pie VII gagna le premier village français; il y fut accueilli avec des effusions de tendresse religieuse; il disait: «Dieu pourrait-il nous ordonner de paraître insensible à ces marques d'affection?»
Les Espagnols faits prisonniers à Saragosse étaient détenus à Grenoble: de même que ces garnisons d'Européens oubliées sur quelques montagnes des Indes, ils chantaient la nuit et faisaient retentir ces climats étrangers des airs de la patrie. Tout à coup le pape descend; il semblait avoir entendu ces voix chrétiennes. Les captifs volent au-devant du nouvel opprimé; ils tombent à genoux; Pie VII jette presque tout son corps hors de la portière; il étend ses mains amaigries et tremblantes sur ces guerriers qui avaient défendu la liberté de l'Italie avec l'épée, comme il avait défendu la liberté de l'Espagne avec la foi; les deux glaives se croisent sur des têtes héroïques.
De Grenoble Pie VII atteignit Valence. Là, Pie VI avait expiré[288]; là, il s'était écrié quand on le montra au peuple: «Ecce homo!» Là, Pie VI se sépara de Pie VII; le mort, rencontrant sa tombe, y rentra; il fit cesser la double apparition, car jusqu'alors on avait vu comme deux papes marchant ensemble, ainsi que l'ombre accompagne le corps. Pie VII portait l'anneau que Pie VI avait au doigt lorsqu'il expira: signe qu'il avait accepté les misères et les destinées de son devancier.
À deux lieues de Comana, saint Chrysostome logea aux établissements de saint Basilisque; ce martyr lui apparut pendant la nuit et lui dit: «Courage, mon frère Jean! demain nous serons ensemble.» Jean répliqua: «Dieu soit loué de tout!» Il s'étendit à terre et mourut.
À Valence, Bonaparte commença la carrière d'où il s'élança sur Rome. On ne laissa pas le temps à Pie VII de visiter les cendres de Pie VI; on le poussa précipitamment à Avignon: c'était le faire rentrer dans la petite Rome; il y put voir la glacière dans les souterrains du palais d'une autre lignée de pontifes, et entendre la voix de l'ancien poète couronné[289], qui rappelait les successeurs de Saint Pierre au Capitole.
Conduit au hasard, il rentra dans les Alpes maritimes; au pont du Var, il le voulut traverser à pied; il rencontra la population divisée en ordres de métiers, les ecclésiastiques vêtus de leurs habits sacerdotaux, et dix mille personnes à genoux dans un profond silence. La reine d'Étrurie avec ses deux enfants, à genoux aussi, attendait le saint-père au bout du pont. À Nice, les rues de la ville étaient jonchées de fleurs. Le commandant, qui menait le pape à Savone, prit la nuit un chemin infréquenté par les bois; à son grand étonnement, il tomba au milieu d'une illumination solitaire; un lampion avait été attaché à chaque arbre. Le long de la mer, la Corniche était pareillement illuminée; les vaisseaux aperçurent de loin ces phares que le respect, l'attendrissement et la piété allumaient pour le naufrage d'un moine captif. Napoléon revint-il ainsi de Moscou? Était-ce du bulletin de ses bienfaits et des bénédictions des peuples qu'il était précédé?
Durant ce long voyage la bataille de Wagram avait été gagnée[290], le mariage de Napoléon avec Marie-Louise arrêté. Treize des cardinaux mandés à Paris furent exilés[291], et la consulte romaine formée par la France avait de nouveau prononcé la réunion du saint-siège à l'empire[292].
Le pape, détenu à Savone, fatigué et assiégé par les créatures de Napoléon, émit un bref dont le cardinal Roverella fut le principal auteur, et qui permettait d'envoyer des bulles de confirmation à différents évêques nommés[293]. L'empereur n'avait pas compté sur tant de complaisance; il rejeta le bref parce qu'il lui eût fallu mettre le souverain pontife en liberté. Dans un accès de colère il avait ordonné que les cardinaux opposants quittassent la pourpre; quelques-uns furent enfermés à Vincennes.