Au milieu des morts, sur le champ de bataille de Wagram, Napoléon montra l'impassibilité qui lui était propre et qu'il affectait afin de paraître au-dessus des autres hommes; il dit froidement ou plutôt il répéta son mot habituel dans de telles circonstances: «Voilà une grande consommation!»
Lorsqu'on lui recommandait des officiers blessés, il répondait: «Ils sont absents.» Si la vertu militaire enseigne quelques vertus, elle en affaiblit plusieurs: le soldat trop humain ne pourrait accomplir son œuvre; la vue du sang et des larmes, les souffrances, les cris de douleur, l'arrêtant à chaque pas, détruiraient en lui ce qui fait les Césars, race dont, après tout, on se passerait volontiers.
Après la bataille de Wagram, un armistice est convenu à Znaïm[303]. Les Autrichiens, quoi qu'en disent nos bulletins, s'étaient retirés en bon ordre et n'avaient pas laissé derrière eux un seul canon monté. Bonaparte, en possession de Schœnbrünn, y travaillait à la paix. «Le 13 octobre, dit le duc de Cadore[304], j'étais venu de Vienne pour travailler avec l'empereur. Après quelques moments d'entretien, il me dit: «Je vais passer la revue; restez dans mon cabinet; vous rédigerez cette note que je verrai après la revue.» Je restai dans son cabinet avec M. de Méneval, son secrétaire intime; il rentra bientôt.—«Le prince de Lichtenstein, me dit Napoléon, ne vous a-t-il pas fait connaître qu'on lui faisait souvent la proposition de m'assassiner?—Oui, sire; il m'a exprimé l'horreur avec laquelle il rejetait ces propositions.—Eh bien! on vient d'en faire la tentative. Suivez-moi.» J'entrai avec lui dans le salon. Là étaient quelques personnes qui paraissaient très agitées et qui entouraient un jeune homme de dix-huit à vingt ans, d'une figure agréable, très douce, annonçant une sorte de candeur, et qui seul paraissait conserver un grand calme. C'était l'assassin. Il fut interrogé avec une grande douceur par Napoléon lui-même, le général Rapp servant d'interprète. Je ne rapporterai que quelques-unes de ses réponses, qui me frappèrent davantage.
«Pourquoi vouliez-vous m'assassiner?—Parce qu'il n'y aura jamais de paix pour l'Allemagne tant que vous serez au monde.—Qui vous a inspiré ce projet?—L'amour de mon pays.—Ne l'avez-vous concerté avec personne?—Je l'ai trouvé dans ma conscience.—Ne saviez-vous pas à quels dangers vous vous exposiez?—Je le savais; mais je serais heureux de mourir pour mon pays.—Vous avez des principes religieux; croyez-vous que Dieu autorise l'assassinat?—J'espère que Dieu me pardonnera en faveur de mes motifs.—Est-ce que, dans les écoles que vous avez suivies, on enseigne cette doctrine?—Un grand nombre de ceux qui les ont suivies avec moi sont animés de ces sentiments et disposés à dévouer leur vie au salut de la patrie.—Que feriez-vous si je vous mettais en liberté?—Je vous tuerais.»
«La terrible naïveté de ces réponses, la froide et inébranlable résolution qu'elles annonçaient, et ce fanatisme, si fort au-dessus de toutes les craintes humaines, firent sur Napoléon une impression que je jugeai d'autant plus profonde qu'il montrait plus de sang-froid. Il fit retirer tout le monde, et je restai seul avec lui. Après quelques mots sur un fanatisme aussi aveugle et aussi réfléchi, il me dit: «Il faut faire la paix.» Ce récit du duc de Cadore méritait d'être cité en entier[305].
Les nations commençaient leur levée; elles annonçaient à Bonaparte des ennemis plus puissants que les rois; la résolution d'un seul homme du peuple sauvait alors l'Autriche. Cependant la fortune de Napoléon ne voulait pas encore tourner la tête. Le 14 août 1809, dans le palais même de l'empereur d'Autriche, il fait la paix[306]; cette fois la fille des Césars est la palme remportée, mais Joséphine avait été sacrée, et Marie-Louise ne le fut pas: avec sa première femme, la vertu de l'onction divine sembla se retirer du triomphateur. J'aurais pu voir dans Notre-Dame de Paris la même cérémonie que j'ai vue dans la cathédrale de Reims; à l'exception de Napoléon, les mêmes hommes y figuraient.
Un des acteurs secrets qui eut le plus de part dans la conduite intérieure de cette affaire fut mon ami Alexandre de Laborde, blessé dans les rangs des émigrés, et honoré de la croix de Marie-Thérèse pour ses blessures[307].
Le 11 mars, le prince de Neuchâtel[308] épousa à Vienne, par procuration, l'archiduchesse Marie-Louise. Celle-ci partit pour la France, accompagnée de la princesse Murat: Marie-Louise était parée sur la route des emblèmes de la souveraine. Elle arriva à Strasbourg le 22 mars, et le 28 au château de Compiègne, où Bonaparte l'attendait[309]. Le mariage civil eut lieu à Saint-Cloud le 1er avril; le 2, le cardinal Fesch donna dans le Louvre la bénédiction nuptiale aux deux époux. Bonaparte apprit à cette seconde femme à lui devenir infidèle, ainsi que l'avait été la première, en trompant lui-même son propre lit par son intimité avec Marie-Louise avant la célébration du mariage religieux: mépris de la majesté des mœurs royales et des lois saintes qui n'était pas d'un heureux augure[310].
Tout paraît achevé; Bonaparte a obtenu la seule chose qui lui manquait: comme Philippe-Auguste s'alliant à Isabelle de Hainaut, il confond la dernière race avec la race des grands rois; le passé se réunit à l'avenir. En arrière comme en avant, il est désormais le maître des siècles s'il se veut enfin fixer au sommet; mais il a la puissance d'arrêter le monde et n'a pas celle de s'arrêter: il ira jusqu'à ce qu'il ait conquis la dernière couronne qui donne du prix à toutes les autres, la couronne du malheur.
L'archiduchesse Marie-Louise, le 20 mars 1811, accouche d'un fils[311]: sanction supposée des félicités précédentes. De ce fils éclos, comme les oiseaux du pôle, au soleil de minuit, il ne restera qu'une valse triste, composée par lui-même à Schœnbrünn, et jouée sur des orgues dans les rues de Paris, autour du palais de son père.