Le reste de nos bataillons diminuait de jour en jour. Kutuzof, instruit de nos misères, remuait à peine: «Sortez seulement un moment de votre quartier général,» s'écriait Wilson; «avancez-vous sur les hauteurs, vous verrez que le dernier moment de Napoléon est venu. La Russie réclame cette victime: il n'y a plus qu'à frapper; une charge suffira; dans deux heures la face de l'Europe sera changée.»

Cela était vrai; mais il n'y aurait eu que Bonaparte de particulièrement frappé, et Dieu voulait appesantir sa main sur la France.

Kutuzof répondait: «Je fais reposer mes soldats tous les trois jours; je rougirais, je m'arrêterais aussitôt, si le pain leur manquait un seul instant. J'escorte l'armée française ma prisonnière; je la châtie dès qu'elle veut s'arrêter ou s'éloigner de la grande route. Le terme de la destinée de Napoléon est irrévocablement marqué: c'est dans les marais de la Bérésina que s'éteindra le météore en présence de toutes les armées russes. Je leur aurai livré Napoléon affaibli, désarmé, mourant: c'est assez pour ma gloire.»

Bonaparte avait parlé du vieux Kutuzof avec ce dédain insultant dont il était si prodigue: le vieux Kutuzof à son tour lui rendait mépris pour mépris.

L'armée de Kutuzof était plus impatiente que son chef; les Cosaques eux-mêmes s'écriaient: «Laissera-t-on ces squelettes sortir de leurs tombeaux?»

Cependant on ne voyait pas le quatrième corps[368] qui avait dû quitter Smolensk le 15 et rejoindre Napoléon le 16 à Krasnoï; les communications étaient coupées; le prince Eugène, qui menait la queue, essaya vainement de les rétablir: tout ce qu'il put faire, ce fut de tourner les Russes et d'opérer sa jonction avec la garde sous Krasnoï; mais toujours les maréchaux Davout et Ney ne paraissaient pas.

Alors Napoléon retrouva subitement son génie: il sort de Krasnoï le 17, un bâton à la main, à la tête de sa garde réduite à treize mille hommes, pour affronter d'innombrables ennemis, dégager la route de Smolensk, et frayer un passage aux deux maréchaux. Il ne gâta cette action que par la réminiscence d'un mot peu proportionné à son masque: «J'ai assez fait l'empereur, il est temps que je fasse le général.» Henri IV, partant pour le siège d'Amiens, avait dit: «J'ai assez fait le roi de France, il est temps que je fasse le roi de Navarre.» Les hauteurs environnantes, au pied desquelles marchait Napoléon, se chargeaient d'artillerie et pouvaient à chaque instant le foudroyer; il y jette un coup d'œil et dit: «Qu'un escadron de mes chasseurs s'en empare!» Les Russes n'avaient qu'à se laisser rouler en bas, leur seule masse l'eût écrasé; mais, à la vue de ce grand homme et des débris de la garde serrée en bataillon carré, ils demeurèrent immobiles, comme fascinés; son regard arrêta cent mille hommes sur les collines.

Kutuzof, à propos de cette affaire de Krasnoï, fut honoré à Pétersbourg du surnom de Smolenski: apparemment pour n'avoir pas, sous le bâton de Bonaparte, désespéré du salut de la République.

Après cet inutile effort. Napoléon repassa le Dniéper le 19 et vint camper à Orcha: il y brûla les papiers qu'il avait apportés pour écrire sa vie dans les ennuis de l'hiver, si Moscou restée entière lui eût permis de s'y établir. Il s'était vu forcé de jeter dans le lac de Semlewo l'énorme croix de saint Jean: elle a été retrouvée par des Cosaques et replacée sur la tour du grand Yvan.

À Orcha les inquiétudes étaient grandes: malgré la tentative de Napoléon pour la rescousse du Maréchal Ney, il manquait encore. On reçut enfin de ses nouvelles à Baranni: Eugène était parvenu à le rejoindre. Le général Gourgaud raconte le plaisir que Napoléon en éprouva, bien que le bulletin et les relations des amis de l'empereur continuent de s'exprimer avec une réserve jalouse sur tous les faits qui n'ont pas un rapport direct avec lui. La joie de l'armée fut promptement étouffée; on passait de péril en péril. Bonaparte se rendait de Kokhanow à Tolozcim, lorsqu'un aide de camp lui annonça la perte de la tête du pont de Borisow, enlevé par l'armée de Moldavie au général Dombrowski[369]. L'armée de Moldavie, surprise à son tour par le duc de Reggio dans Borisow, se retira derrière la Bérésina après avoir détruit le pont. Tchitchagof se trouvait ainsi en face de nous de l'autre côté de la rivière.