Louis XVIII était dans ses grandes douleurs: il s'agissait de se séparer de M. de Blacas; celui-ci ne pouvait rentrer en France; l'opinion était soulevée contre lui; bien que j'eusse eu à me plaindre du favori à Paris, je ne lui en avais témoigné à Gand aucun ressentiment. Le roi m'avait su gré de ma conduite; dans son attendrissement, il me traita à merveille. On lui avait déjà rapporté les propos de M. de Talleyrand: «Il se vante,» me dit-il, «de m'avoir remis une seconde fois la couronne sur la tête et il me menace de reprendre le chemin de l'Allemagne: qu'en pensez-vous, monsieur de Chateaubriand?» Je répondis: «On aura mal instruit Votre Majesté; M. de Talleyrand est seulement fatigué. Si le roi y consent, je retournerai chez le ministre.» Le roi parut bien aise; ce qu'il aimait le moins, c'étaient les tracasseries; il désirait son repos aux dépens même de ses affections.
M. de Talleyrand au milieu de ses flatteurs était plus monté que jamais. Je lui représentai qu'en un moment aussi critique il ne pouvait songer à s'éloigner. Pozzo le prêcha dans ce sens: bien qu'il n'eût pas la moindre inclination pour lui, il aimait dans ce moment à le voir aux affaires comme une ancienne connaissance; de plus il le supposait en faveur près du czar. Je ne gagnai rien sur l'esprit de M. de Talleyrand, les habitués du prince me combattaient; M. Mounier même pensait que M. de Talleyrand devait se retirer. L'abbé Louis, qui mordait tout le monde, me dit en secouant trois fois sa mâchoire: «Si j'étais le prince, je ne resterais pas un quart d'heure à Mons.» Je lui répondis: «Monsieur l'abbé, vous et moi nous pouvons nous en aller où nous voulons, personne ne s'en apercevra; il n'en est pas de même de M. de Talleyrand.» J'insistai encore et je dis au prince: «Savez-vous que le roi continue son voyage?» M. de Talleyrand parut surpris, puis il me dit superbement, comme le Balafré à ceux qui le voulaient mettre en garde contre les desseins de Henri III: «Il n'osera!»
Je revins chez le roi où je trouvai M. de Blacas. Je dis à Sa Majesté, pour excuser son ministre, qu'il était malade, mais qu'il aurait très certainement l'honneur de faire sa cour au roi le lendemain. «Comme il voudra, répliqua Louis XVIII: je pars à trois heures;» et puis il ajouta affectueusement ces paroles: «Je vais me séparer de M. de Blacas; la place sera vide, monsieur de Chateaubriand.»
C'était la maison du roi mise à mes pieds. Sans s'embarrasser davantage de M. de Talleyrand, un politique avisé aurait fait attacher ses chevaux à sa voiture pour suivre ou précéder le roi: je demeurai sottement dans mon auberge.
M. de Talleyrand, ne pouvant se persuader que le roi s'en irait, s'était couché: à trois heures on le réveille pour lui dire que le roi part; il n'en croit pas ses oreilles: «Joué! trahi!» s'écria-t-il. On le lève, et le voilà, pour la première fois de sa vie, à trois heures du matin dans la rue, appuyé sur le bras de M. de Ricé. Il arrive devant l'hôtel du roi; les deux premiers chevaux de l'attelage avaient déjà la moitié du corps hors de la porte cochère. On fait signe au postillon de s'arrêter; le roi demande ce que c'est; on lui crie: «Sire, c'est M. de Talleyrand.—Il dort, dit Louis XVIII.—Le voilà, sire.—Allons!» répondit le roi. Les chevaux reculent avec la voiture; on ouvre la portière, le roi descend, rentre en se traînant dans son appartement, suivi du ministre boiteux. Là M. de Talleyrand commence en colère une explication. Sa Majesté l'écoute et lui répond: «Prince de Bénévent, vous nous quittez? Les eaux vous feront du bien: vous nous donnerez de vos nouvelles.» Le roi laisse le prince ébahi, se fait reconduire à sa berline et part.
M. de Talleyrand bavait de colère; le sang-froid de Louis XVIII l'avait démonté: lui, M. de Talleyrand, qui se piquait de tant de sang-froid, être battu sur son propre terrain, planté là, sur une place à Mons, comme l'homme le plus insignifiant: il n'en revenait pas! Il demeure muet, regarde s'éloigner le carrosse, puis saisissant le duc de Lévis par un bouton de son spencer: «Allez, monsieur le duc, allez dire comme on me traite! J'ai remis la couronne sur la tête du roi (il en revenait toujours à cette couronne), et je m'en vais en Allemagne commencer la nouvelle émigration.»
M. de Lévis écoutant en distraction, se haussant sur la pointe du pied, dit: «Prince, je pars, il faut qu'il y ait au moins un grand seigneur avec le roi.»
M. de Lévis se jeta dans une carriole de louage qui portait le chancelier de France: les deux grandeurs de la monarchie capétienne s'en allèrent côte à côte la rejoindre, à moitié frais, dans une benne mérovingienne.
J'avais prié M. de Duras de travailler à la réconciliation et de m'en donner les premières nouvelles. «Quoi! m'avait dit M. de Duras, vous restez après ce que vous a dit le roi?» M. de Blacas, en partant de Mons de son côté, me remercia de l'intérêt que je lui avais montré.
Je retrouvai M. de Talleyrand embarrassé; il en était au regret de n'avoir pas suivi mon conseil, et d'avoir, comme un sous-lieutenant mauvaise tête, refusé d'aller le soir chez le roi; il craignait que des arrangements eussent lieu sans lui, qu'il ne pût participer à la puissance politique et profiter des tripotages d'argent qui se préparaient. Je lui dis que, bien que je différasse de son opinion, je ne lui en restais pas moins attaché, comme un ambassadeur à son ministre; qu'au surplus j'avais des amis auprès du roi, et que j'espérais bientôt apprendre quelque chose de bon. M. de Talleyrand était une vraie tendresse, il se penchait sur mon épaule; certainement il me croyait dans ce moment un très grand homme.