Au tome II de son roman des Misérables, Victor Hugo a réuni sous ce titre: l'Année 1817, un grand nombre de petits faits habillement choisis pour rendre Louis XVIII et son gouvernement ridicules et odieux. Chateaubriand obligé de vendre ses livres à la criée, à la salle Sylvestre, voilà un petit fait, qui méritait peut-être d'être rappelé. Le poète l'a passé sous silence. Il a cependant parlé de Chateaubriand, mais c'est uniquement pour nous le montrer en déshabillé du matin. «Chateaubriand, dit-il, debout tous les matins devant sa fenêtre du numéro 27 de la rue Saint-Dominique, en pantalon à pied et en pantoufles, ses cheveux gris coiffés d'un madras, les yeux fixés sur un miroir, une trousse complète de chirurgien-dentiste ouverte devant lui, se curait les dents, qu'il avait charmantes, tout en dictant la Monarchie selon la Charte à M. Pilorge, son secrétaire.» Singulière fantaisie, il faut en convenir que celle de Chateaubriand s'amusant à dicter, tout en se curant les dents, des pages depuis longtemps imprimées; ou plutôt ignorance singulière de Victor Hugo, qui aurait dû savoir, ce qui est partout—dans toutes les histoires de la Restauration, dans les Mémoires d'Outre-tombe, dans la préface et le post-scriptum de la Monarchie selon la Charte,—que la publication de cet écrit avait eu lieu, non en 1817, mais au lendemain même de l'ordonnance du 5 septembre 1816.
Ce n'est pas du reste la seule inexactitude que renferment les quatre lignes de Victor Hugo. En 1817, Chateaubriand ne demeurait pas rue Saint-Dominique, mais bien rue de l'Université, no 25. En 1818, il échangea le ruisseau de la rue de l'Université contre celui de la rue du Bac, si cher à son amie Mme de Staël[399], et il habita pendant deux ans le no 42 de cette dernière rue; en 1820 seulement il se transporta au no 27 de la rue Saint-Dominique-Saint-Germain. On peut suivre, dans les volumes successifs de l'Almanach royal, ce petit itinéraire de Chateaubriand à Paris.
Et puisque nous voilà sur le chapitre de l'année 1817, je signalerai un autre petit fait, qui présente celui-là, si je ne m'abuse, un véritable intérêt.
Joseph de Maistre n'est pas nommé une seule fois dans les Mémoires d'Outre-tombe. Est-ce donc que l'auteur du Génie du christianisme et l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg n'ont jamais eu aucuns rapports ensemble? Est-ce qu'ils ne se sont jamais vus? Est-ce qu'ils ne se sont jamais écrit? Dans la Correspondance du comte Joseph de Maistre, on trouve des lettres au vicomte de Bonald, à l'abbé de La Mennais, au comte de Marcellus[400],—ou des réponses de Bonald, de La Mennais, de Lamartine: de lettres adressées à Chateaubriand, ou écrites par lui, nulle trace. Et cependant il y a dans la Correspondance de Joseph de Maistre une très longue et très belle lettre de lui écrite à Chateaubriand au mois d'octobre 1817; le malheur est qu'elle a été donnée par les éditeurs avec cette suscription: À M. le vicomte de Bonald[401]. Les éditeurs ici se sont trompés: c'est au vicomte de Chateaubriand que la lettre a été écrite. Voici, en effet, que parmi les autographes figurant, avec fac-similé, au Catalogue de la collection Bovet[402], je trouve une lettre de trois pages et quart, in-4o, écrite par Chateaubriand à Joseph de Maistre et datée de Montgraham, par Nogent-le-Rotrou, 6 septembre 1817. Il le prie d'excuser le retard de ses réponses, après trois mois d'angoisses et de craintes pour la vie de Mme de Chateaubriand:
Je vais Monsieur le comte, lire votre manuscrit, mais vous croyez bien que je n'aurai pas l'impertinence d'y rien trouver à changer. Ce n'est point à l'écolier à toucher au tableau du maître...
Voyons maintenant la lettre de Joseph de Maistre:
Monsieur le vicomte, chaque jour en me réveillant, je me répète le fameux vers de Voltaire:
L'univers, mon ami, ne pense point à toi.
Si donc Mme la duchesse de Duras a pris la liberté d'oublier parfaitement et moi et mon manuscrit, je l'en absous de tout mon cœur. Je trouve très juste qu'elle mette mille et une pensées avant celle d'un Allobroge qui a passé devant elle comme une hirondelle, et qui n'a eu, par conséquent, ni le temps ni l'occasion de s'enfoncer un peu plus dans son souvenir...
Ainsi c'est à la duchesse de Duras que Joseph de Maistre a confié un manuscrit. Or, la duchesse est l'intime amie de Chateaubriand, et c'est à lui bien évidemment qu'elle a charge de le remettre. Tout ceci, du reste, est mis hors de doute par une autre lettre du comte de Maistre, écrite de Turin, le 26 octobre 1817, et adressée à Mme Swetchine: «Quand une fois, dit-il, vous serez placée, envoyez-moi le plan de votre cabinet, que je voie votre table, votre fauteuil et la place de vos livres. Je fais ce que je puis pour en ajouter deux à votre pacotille, mais je suis prodigieusement contrarié par ceci ou par cela. Si je réussis, ce sera un beau tapage. La duchesse de Duras avait tranquillement oublié l'œuvre sur son bureau sans y penser une seule fois, pas plus qu'à son auteur; lorsque M. de Chateaubriand m'en a fait part dernièrement avec toutes les excuses de la courtoisie, je me suis mis à rire de la meilleure foi du monde. La duchesse de Duras a fort bien fait de m'oublier; moi-même je n'ai jamais pensé à elle que pour me rappeler à quel point j'avais mal réussi dans cet hôtel. Je m'y trouvais gauche, embarrassé, ridicule, ne sachant à qui parler, et ne comprenant personne. C'est une des plus singulières expériences que j'aie faites de ma vie; il me semble que je vous l'ai dit à Paris...[403]».