Recevez, Monsieur le Comte, je vous prie, l'assurance de ma reconnaissance, de ma profonde estime, de ma sincère admiration, sans parler de la haute considération avec laquelle je suis, Monsieur le Comte,
Votre très humble et très dévoué serviteur,
Le vicomte de Chateaubriand.
En tête de cette lettre, ces mots, de la main de Joseph de Maistre: «Reçue à Turin, le 27.»[Lien vers la Table des Matières]
III
LE CONSERVATEUR[409].
Le Conservateur a commencé au mois d'octobre 1818. Ce n'était pas un journal quotidien; il paraissait par livraison de trois feuilles d'impression, à des jours indéterminés, ainsi que le faisait la prudente Minerve. Libéraux et royalistes échappaient ainsi à la censure, qui n'atteignait que les publications périodiques. Ses bureaux étaient rue de Seine, no 8, chez Le Normant fils, éditeur. En tête de chaque livraison, se lisait la devise: le Roi, la Charte et les Honnêtes Gens. Chateaubriand, qui en fut jusqu'à la fin le principal rédacteur, avait groupé autour de lui des hommes politiques et des écrivains qui le secondèrent à merveille. Il en nomme quelques-uns dans ses Mémoires; il convient, je crois, d'en donner ici la liste complète: on verra que jamais plus vaillant chef ne fut entouré d'un plus brillant état-major. Voici cette liste:
F.-M. Agier; Benoit, député de Maine-et-Loire; Berryer fils; T. de Boisbertrand; vicomte de Bonald; Henri de Bonald; de Bouville; comte de Bruges; vicomte de Castelbajac; marquis de Coriolis d'Espinousse; Couture, avocat; Crignon d'Ouzouer, député du Loiret; Astolphe de Custine; Dureau de la Malle; l'abbé Fayet; Joseph Fiévée; duc de Fitz-James; A. de Frénilly; Eugène Genoude; vicomte Emmanuel d'Harcourt; marquis d'Herbouville; comte Édouard de la Grange; A. de Jouffroy; Florian de Kergorlay; duc de Lévis; le cardinal de la Luzerne; Martainville; l'abbé de la Mennais; comte O'Mahony; Charles Nodier; comte Jules de Polignac; de Saint-Marcellin; comte de Saint-Roman; comte de Salaberry; comte Humbert de Sesmaisons; vicomte de Suleau; baron Trouvé; Joseph de Villèle.
Le Conservateur cessa de paraître au mois de mars 1820. Il n'avait vécu que deux ans et demi; mais ces deux années lui avaient suffi pour conquérir une place que depuis lors nulle feuille politique n'a pu lui disputer. Quel journal compta jamais en même temps, parmi ses rédacteurs, trois écrivains tels que Chateaubriand, La Mennais et Bonald?
Dans la liste qu'on vient de lire, j'ai souligné un nom, aujourd'hui bien oublié, celui de Saint-Marcellin. M. de Saint-Marcellin était le fils de Fontanes, et c'est à lui que fait allusion Chateaubriand, à la fin du huitième livre de sa première partie, lorsqu'il écrit: «Fontanes n'est plus; un chagrin profond, la mort tragique d'un fils, l'a jeté dans la tombe avant l'heure.» Il fut tué en duel[410], le 1er février 1819, alors qu'il venait de débuter avec éclat dans le Conservateur, presque au lendemain du jour où il venait d'y publier sous ce titre: M. Dimanche, un dialogue étincelant d'esprit et de verve[411]. Chateaubriand consacra au fils de son ami des pages qu'il n'a pas recueillies dans ses Œuvres, mais qui doivent ici trouver place. Elles sont le complément naturel de ces autres pages si belles, que l'auteur des Mémoires, a écrites sur Fontanes.
Voici l'article de Chateaubriand; je l'emprunte au tome II du Conservateur, pages 272-276: