«Après ces plaintes bien naturelles et qui me sont involontairement échappées, une pensée me vient consoler; j'ai commencé ma carrière littéraire par un ouvrage où j'envisageais le christianisme sous les rapports poétiques et moraux; je la finis par un ouvrage où je considère la même religion sous ses rapports philosophiques et historiques: j'ai commencé ma carrière politique sous la Restauration, je la finis avec la Restauration. Ce n'est pas sans une secrète satisfaction que je me trouve ainsi conséquent avec moi-même.»

Paris, mai 1831.

La résolution que je conçus, au moment de la catastrophe de Juillet, n'a point été abandonnée par moi. Je me suis occupé des moyens de vivre en terre étrangère, moyens difficiles, puisque je n'ai rien: l'acquéreur de mes œuvres m'a fait à peu près banqueroute, et mes dettes m'empêchent de trouver quelqu'un qui veuille me prêter.

Quoi qu'il en soit, je vais me rendre à Genève[333] avec la somme qui m'est survenue de la vente de ma dernière brochure (De la Restauration et de la Monarchie élective). Je laisse ma procuration pour vendre la maison où j'écris cette page pour ordre de date. Si je trouve marchand à mon lit, je pourrai trouver un autre lit hors de France. Dans ces incertitudes et ces mouvements, jusqu'à ce que je sois établi quelque part, il me sera impossible de reprendre la suite de mes Mémoires à l'endroit où je les ai interrompus[334]. Je continuerai donc d'écrire les choses du moment actuel de ma vie; je ferai connaître ces choses par les lettres qu'il m'arrivera d'écrire sur les chemins ou pendant mes divers séjours; je lierai les faits intermédiaires par un journal qui remplira les temps laissés entre les dates de ces lettres.

À MADAME RÉCAMIER[335].

«Lyon, mercredi 18 mai 1831.

«Me voilà trop loin de vous. Je n'ai jamais fait de voyage si triste: temps admirable, nature toute parée, rossignol chantant, nuit étoilée; et tout cela, pour qui? Il faudra bien que je retourne où vous êtes, à moins que vous ne veniez à mon secours.[336]»

À MADAME RÉCAMIER.

«Lyon, vendredi 20 mai.

«J'ai passé hier le jour à errer au bord du Rhône; je regardais la ville où vous êtes née, la colline où s'élevait le couvent où vous aviez été choisie comme la plus belle: espérance que vous n'avez point démentie; et vous n'êtes point ici, et des années se sont écoulées, et vous avez été jadis exilée dans votre berceau, et madame de Staël n'est plus, et je quitte la France! De ces anciens temps un personnage singulier m'a apparu: je vous envoie son billet à cause de l'inattendu et de la surprise. Ce personnage, que je n'avais jamais vu, plante des pins dans les montagnes du Lyonnais. Il y a bien loin de là à la rue Feydeau et à Maison à vendre: comme les rôles changent sur la terre[337]!