Au reste, les idées sur les arts, sur l'influence philosophique des génies qui les ont agrandis ou protégés, n'étaient point encore nées. Le temps fait pour les hommes ce que l'espace fait pour les monuments; on ne juge bien des uns et des autres qu'à distance et au point de la perspective; trop près on ne les voit pas, trop loin on ne les voit plus.
L'auteur des Essais ne cherchait dans Rome que la Rome antique: «Les bastimens de cette Rome bastarde, dit-il, qu'on voit à cette heure, attachant à ces masures, quoiqu'ils aient de quoi ravir en admiration nos siècles présens, me font ressouvenir des nids que les moineaux et les corneilles vont suspendant en France aux voûtes et parois des églises que les huguenots viennent d'y démolir.»
Quelle idée Montaigne se faisait-il donc de l'ancienne Rome, s'il regardait Saint-Pierre comme un nid de moineaux, suspendu aux parois du Colisée?
Le nouveau citoyen romain par bulle authentique de l'an 1581 depuis J.-C.[52], avait remarqué que les Romaines ne portaient point de loup ou de masque comme les Françaises; elles paraissaient en public couvertes de perles et de pierreries, mais leur ceinture était trop lâche et elles ressemblaient à des femmes enceintes. Les hommes étaient habillés de noir, «et bien qu'ils fussent ducs, comtes et marquis, ils avaient l'apparence un peu vile.»
N'est-il pas singulier que saint Jérôme remarque la démarche des Romaines qui les fait ressembler à des femmes enceintes: solutis genibus fractus incessus, «à pas brisés, les genoux fléchissants?»
Presque tous les jours, lorsque je sors par la porte Angélique, je vois une chétive maison assez près du Tibre, avec une enseigne française enfumée représentant un ours; c'est là que Michel, seigneur de Montaigne, débarqua en arrivant à Rome, non loin de l'hôpital qui servit d'asile à ce pauvre fou, homme formé à l'antique et pure poésie, que Montaigne avait visité dans sa loge à Ferrare, qui lui avait causé encore plus de dépit que de compassion.
Ce fut un événement mémorable, lorsque le XVIIe siècle députa son plus grand poète protestant et son plus sérieux génie pour visiter, en 1638, la grande Rome catholique. Adossée à la croix, tenant dans ses mains les deux Testaments, ayant derrière elle les générations coupables sorties d'Éden, et devant elle les générations rachetées descendues du jardin des Olives, elle disait à l'hérétique né d'hier: «Que veux-tu à ta vieille mère?»
Léonora, la Romaine, enchanta Milton[53]. A-t-on jamais remarqué que Léonora se retrouve dans les Mémoires de madame de Motteville, aux concerts du cardinal Mazarin?
L'ordre des dates amène l'abbé Arnauld[54] à Rome après Milton. Cet abbé, qui avait porté les armes, raconte une anecdote curieuse par le nom d'un des personnages, en même temps qu'elle fait revoir les mœurs des courtisanes. Le héros de la fable, le duc de Guise, petit-fils du Balafré, allant en quête de son aventure de Naples, passa par Rome en 1647: il y connut la Nina Barcarola. Maison-Blanche, secrétaire de M. Deshayes, ambassadeur à Constantinople, s'avisa de vouloir être le rival du duc de Guise. Mal lui en prit; on substitua (c'était la nuit dans une chambre sans lumière) une hideuse vieille à Nina. «Si les ris furent grands d'un côté, la confusion le fut de l'autre autant qu'on se le peut imaginer, dit Arnauld. L'Adonis, s'étant démêlé avec peine des embrassements de sa déesse, s'enfuit tout nu de cette maison comme s'il eût le diable à ses trousses.»
Le cardinal de Retz n'apprend rien sur les mœurs romaines. J'aime mieux le petit Coulanges et ses deux voyages en 1656 et 1689: il célèbre ces vignes et ces jardins dont les noms seuls ont un charme.