Rien n'est triste comme de relire vers la fin de ses jours ce que l'on a écrit dans sa jeunesse: tout ce qui était au présent se trouve au passé.

J'aperçus un moment, en 1803, à Rome, le cardinal d'York[66], cet Henri IX, dernier des Stuarts, âgé de soixante-dix-neuf ans. Il avait eu la faiblesse d'accepter une pension de George III: la veuve de Charles Ier en avait en vain sollicité une de Cromwell. Ainsi, la race des Stuarts a mis cent dix-neuf ans à s'éteindre, après avoir perdu le trône qu'elle n'a jamais retrouvé. Trois prétendants se sont transmis dans l'exil l'ombre d'une couronne: ils avaient de l'intelligence et du courage; que leur a-t-il manqué? la main de Dieu.

Au surplus, les Stuarts se consolèrent à la vue de Rome; ils n'étaient qu'un léger accident de plus dans ces vastes décombres, une petite colonne brisée, élevée au milieu d'une grande voirie de ruines. Leur race, en disparaissant du monde, eut encore cet autre réconfort: elle vit tomber la vieille Europe, la fatalité attachée aux Stuarts entraîna avec eux dans la poussière les autres rois, parmi lesquels se trouvait Louis XVI, dont l'aïeul avait refusé un asile au descendant de Charles Ier, et Charles X est mort dans l'exil à l'âge du cardinal d'York, et son fils et son petit-fils sont errants sur la terre!

Le voyage de Lalande[67] en Italie, en 1765 et 1766, est encore ce qu'il y a de mieux et de plus exact sur la Rome des arts et sur la Rome antique. «J'aime à lire les historiens et les poètes, dit-il, mais on ne saurait les lire avec plus de plaisir qu'en foulant la terre qui les portait, en se promenant sur les collines qu'ils décrivent, en voyant couler les fleuves qu'ils ont chantés.» Ce n'est pas trop mal pour un astronome qui mangeait des araignées.

Duclos[68], à peu près aussi décharné que Lalande, fait cette remarque fine: «Les pièces de théâtre des différents peuples sont une image assez vraie de leurs mœurs. L'arlequin, valet et personnage principal des comédies italiennes, est toujours représenté avec un grand désir de manger, et qui part d'un besoin habituel. Nos valets de comédie sont communément ivrognes, ce qui peut supposer crapule, mais non pas misère.»

L'admiration déclamatoire de Dupaty[69] n'offre pas de compensation pour l'aridité de Duclos et de Lalande, elle fait pourtant sentir la présence de Rome; on s'aperçoit par un reflet que l'éloquence du style descriptif est née sous le souffle de Rousseau, spiraculum vitæ. Dupaty touche à cette nouvelle école qui bientôt allait substituer le sentimental, l'obscur et le maniéré, au vrai, à la clarté et au naturel de Voltaire. Cependant, à travers son jargon affecté, Dupaty observe avec justesse: il explique la patience du peuple de Rome par la vieillesse de ses souverains successifs. «Un pape, dit-il, est toujours pour lui un roi qui se meurt.»

À la villa Borghèse, Dupaty voit approcher la nuit: «Il ne reste qu'un rayon du jour qui meurt sur le front d'une Vénus.» Les poètes de maintenant diraient-ils mieux? Il prend congé de Tivoli: «Adieu, vallon! je suis un étranger; je n'habite point votre belle Italie. Je ne vous reverrai jamais; mais peut-être mes enfants ou quelques-uns de mes enfants viendront vous visiter un jour: soyez-leur aussi charmant que vous l'avez été à leur père.» Quelques-uns des enfants de l'érudit et du poète ont visité Rome, et ils auraient pu voir le dernier rayon du jour mourir sur le front de la Vénus genitrix de Dupaty[70].

À peine Dupaty avait quitté l'Italie que Gœthe vint le remplacer. Le président au Parlement de Bordeaux entendit-il jamais parler de Gœthe? Et néanmoins le nom de Gœthe vit sur cette terre où celui de Dupaty s'est évanoui. Ce n'est pas que j'aime le puissant génie de l'Allemagne; j'ai peu de sympathie pour le poète de la matière: je sens Schiller, j'entends Gœthe. Qu'il y ait de grandes beautés dans l'enthousiasme que Gœthe éprouve à Rome pour Jupiter, d'excellents critiques le jugent ainsi, mais je préfère le Dieu de la Croix au Dieu de l'Olympe. Je cherche en vain l'auteur de Werther le long des rives du Tibre; je ne le retrouve que dans cette phrase: «Ma vie actuelle est comme un rêve de jeunesse; nous verrons si je suis destiné à le goûter ou à reconnaître que celui-ci est vain comme tant d'autres l'ont été.»

Quand l'aigle de Napoléon laissa Rome échapper de ses serres, elle retomba dans le sein de ses paisibles pasteurs: alors Byron parut aux murs croulants des Césars; il jeta son imagination désolée sur tant de ruines, comme un manteau de deuil. Rome! tu avais un nom, il t'en donna un autre; ce nom te restera: il t'appela «la Niobé des Nations, privée de ses enfants et de ses couronnes, sans voix pour dire ses infortunes, portant dans ses mains une urne vide dont la poussière est depuis longtemps dispersée[71]

Après ce dernier orage de poésie, Byron ne tarda pas de mourir. J'aurais pu voir Byron à Genève, et je ne l'ai point vu; j'aurais pu voir Gœthe à Weimar, et je ne l'ai point vu; mais j'ai vu tomber madame de Staël qui, dédaignant de vivre au delà de sa jeunesse, passa rapidement au Capitole avec Corinne: noms impérissables, illustres cendres, qui se sont associés au nom et aux cendres de la ville éternelle[72].