Bâle, 12 août 1832.
Beaucoup d'hommes meurent sans avoir perdu leur clocher de vue: je ne puis rencontrer le clocher qui me doit voir mourir. En quête d'un asile pour achever mes Mémoires, je chemine de nouveau traînant à ma suite un énorme bagage de papiers, correspondances diplomatiques, notes confidentielles, lettres de ministres et de rois; c'est l'histoire portée en croupe par le roman.
J'ai vu à Vesoul M. Augustin Thierry, retiré chez son frère le préfet[407]. Lorsque autrefois, à Paris, il m'envoya son Histoire de la conquête des Normands, je l'allai remercier. Je trouvai un jeune homme dans une chambre dont les volets étaient à demi fermés; il était presque aveugle; il essaya de se lever pour me recevoir, mais ses jambes ne le portaient plus et il tomba dans mes bras. Il rougit lorsque je lui exprimai mon admiration sincère: ce fut alors qu'il me répondit que son ouvrage était le mien, et que c'était en lisant la bataille des Francs dans les Martyrs, qu'il avait conçu l'idée d'une nouvelle manière d'écrire l'histoire[408]. Quand je pris congé de lui, alors il s'efforça de me suivre et il se traîna jusqu'à la porte en s'appuyant contre le mur: je sortis tout ému de tant de talent et de tant de malheur.
À Vesoul, surgit, après un long bannissement, Charles X[409], maintenant faisant voile vers le nouvel exil qui sera pour lui le dernier.
J'ai passé la frontière sans accident avec mon fatras: voyons si, au revers des Alpes, je ne pourrais jouir de la liberté de la Suisse et du soleil de l'Italie, besoin de mes opinions et de mes années.
À l'entrée de Bâle, j'ai rencontré un vieux Suisse, douanier; il m'a fait faire bedit garandaine d'in guart d'hire; on a descendu mon bagage dans une cave; on a mis en mouvement je ne sais quoi qui imitait le bruit d'un métier à bas; il s'est élevé une fumée de vinaigre, et, purifié ainsi de la contagion de la France, le bon Suisse m'a relâché.
J'ai dit dans l'Itinéraire, en parlant des cigognes d'Athènes: «Du haut de leurs nids, que les révolutions ne peuvent atteindre, elles ont vu au-dessous d'elles changer la race des mortels: tandis que des générations impies se sont élevées sur les tombeaux des générations religieuses, la jeune cigogne a toujours nourri son vieux père.»
Je retrouve à Bâle le nid de cigogne que j'y laissai il y a six ans; mais l'hôpital au toit duquel la cigogne de Bâle a échafaudé son nid n'est pas le Parthénon, le soleil du Rhin n'est pas le soleil du Céphise, le concile n'est pas l'aréopage. Érasme n'est pas Périclès; pourtant c'est quelque chose que le Rhin, la forêt Noire, le Bâle romain et germanique. Louis XIV étendit la France jusqu'aux portes de cette ville, et trois monarques ennemis[410] la traversèrent en 1813 pour venir dormir dans le lit de Louis le Grand, en vain défendu par Napoléon. Allons voir les danses de la mort de Holbein; elles nous rendront compte des vanités humaines.
La danse de la mort (si toutefois ce n'était pas même alors une véritable peinture) eut lieu à Paris, en 1424, au cimetière des Innocents: elle nous venait de l'Angleterre. La représentation du spectacle fut fixée dans des tableaux; on les vit exposés dans les cimetières de Dresde, de Lubeck, de Minden, de la Chaise-Dieu, de Strasbourg, de Blois en France, et le pinceau de Holbein immortalisa à Bâle ces joies de la tombe.
Ces danses macabres du grand artiste ont été emportées à leur tour par la mort, qui n'épargne pas ses propres folies: il n'est resté à Bâle, du travail d'Holbein, que six pièces sciées sur les pierres du cloître et déposées à la bibliothèque de l'Université. Un dessin colorié a conservé l'ensemble de l'ouvrage.