À MADAME RÉCAMIER

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«Rome, lundi 23 février 1829.

«Hier ont fini les obsèques du pape. La pyramide de papier et les quatre candélabres étaient assez beaux, parce qu'ils étaient d'une proportion immense et atteignaient à la corniche de l'église. Le dernier Dies iræ était admirable. Il est composé par un homme inconnu qui appartient à la chapelle du pape, et qui me semble avoir un génie d'une tout autre espèce que Rossini. Aujourd'hui nous passons de la tristesse à la joie; nous chantons le Veni Creator pour l'ouverture du conclave; puis nous irons voir chaque soir si les scrutins sont brûlés, si la fumée sort d'un certain poêle: le jour où il n'y aura pas de fumée, le pape sera nommé, et j'irai vous retrouver; voilà tout le fond de mon affaire. Le discours du roi d'Angleterre est bien insolent pour la France! Quelle déplorable expédition que cette expédition de Morée! commence-t-on à le sentir? Le général Guilleminot m'a écrit une lettre à ce sujet, qui me fait rire; il n'a pu m'écrire ainsi que parce qu'il me présumait ministre.»

«25 février.

«La mort est ici; Torlonia est parti hier au soir après deux jours de maladie: je l'ai vu tout peinturé sur son lit funèbre, l'épée au côté. Il prêtait sur gages; mais quels gages! sur des antiques, sur des tableaux renfermés pêle-mêle dans un vieux palais poudreux. Ce n'est pas là le magasin où l'Avare serrait un luth de Bologne garni de toutes ses cordes ou peu s'en faut, la peau d'un lézard de trois pieds, et le lit de quatre pieds à bandes de point de Hongrie.

«On ne voit que des défunts que l'on promène habillés dans les rues; il en passe un régulièrement sous mes fenêtres quand nous nous mettons à table pour dîner. Au surplus, tout annonce la séparation du printemps; on commence à se disperser; on part pour Naples; on reviendra un moment pour la semaine sainte, et puis on se quittera pour toujours. L'année prochaine ce seront d'autres voyageurs, d'autres visages, une autre société. Il y a quelque chose de triste dans cette course sur des ruines: les Romains sont comme les débris de leur ville: le monde passe à leurs pieds. Je me figure ces personnes rentrant dans leurs familles, dans les diverses contrées de l'Europe, ces jeunes Misses retournant au milieu de leurs brouillards. Si par hasard, dans trente ans d'ici, quelqu'une d'entre elles est ramenée en Italie, qui se souviendra de l'avoir vue dans les palais dont les maîtres ne seront plus? Saint-Pierre et le Colisée, voilà tout ce qu'elle-même reconnaîtrait.»

DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS

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«Rome, ce 3 mars 1829.