comme d’une chaudière en ébullition, des tourbillons fumants de poussière d’eau.
Je mentionne seulement pour mémoire cette course à Colville. Autrement intéressante fut l’excursion que je fis quelques jours après dans la Réserve des Cœurs d’Alène à Desmet. Ainsi se nomme le village central de la mission en souvenir du vénéré P. de Smet, l’apôtre des tribus indiennes de l’Amérique septentrionale. J’allais enfin voir de près nos chers sauvages. Disons tout d’abord que les choses ont bien changé depuis le P. de Smedt. A cette époque (1840), les Indiens parcouraient encore en toute liberté les immenses régions de l’Ouest, et transportaient leurs pénates partout où les menait leur vie vagabonde. Maintenant que les Blancs ont pénétré jusqu’au Pacifique, et que les troupes des Etats-Unis ont dispersé leurs dernières bandes armées, les Indiens sont cantonnés dans les territoires nettement délimités que l’on appelle des Réserves. Chacune de ces Réserves est grande en moyenne comme un de nos grands départements français; celle des Cœurs d’Alène, pour 500 Indiens (exactement 492), renferme 590.000 arpents de terre labourable et de forêts, qui leur appartiennent de plein droit. Les Indiens doivent habiter dans la Réserve, où ils sont gouvernés par un agent du gouvernement fédéral; ils peuvent cependant voyager comme il leur plaît, chasser ou pêcher hors de la Réserve, mais à condition d’y rentrer sans trop de retard.
On comprend que cette vie à demi civilisée, ce contact des Blancs ait adouci singulièrement les mœurs de nos sauvages. Leur vêtement même s’est modifié, et ce n’est que dans les grandes solennités que l’on voit encore parfois reparaître ces costumes étranges, ces visages barbouillés de rouge ainsi décrits par le P. de Smedt: «Les hommes portent une tunique très longue de peau de gazelle, des guêtres de peau de chevreuil ou de biche, des chaussures de la même étoffe et un manteau de peau de buffle ou une couverture de laine, rouge, bleue, verte ou blanche. Les coutures de leurs habillements sont ornées de longues franges. L’Indien aime à entasser parure sur parure; il attache à sa longue chevelure des plumes de toute espèce: la plume de l’aigle occupe toujours la place principale. Ils s’attachent en outre toutes sortes de colifichets, des rubans de toutes couleurs, des anneaux, des osselets et des écailles. Ils portent au cou des colliers de perles entrelacées d’une sorte d’écaille oblongue qu’ils ramassent sur les bords de l’Océan Pacifique. Dès le matin, ils se frottent la figure, les cheveux, les bras et la poitrine de graisse d’ours, sur laquelle ils étendent une forte couche de vermillon, ce qui leur donne un aspect farouche et hideux.
»Les petits garçons portent une espèce de dalmatique en peau bordée de piquants de porc-épic et ouverte aux deux bords, ce qui donne un air tout à fait singulier à ces petits sans culottes et sans chemise.
»Les femmes se couvrent d’une grande pèlerine, ornée de dents d’élan et de plusieurs rangées de perles de diverses couleurs. Cet habillement, lorsque la peau est blanche et propre, fait un bel effet.
»Le sauvage met autant de soin à orner son coursier qu’il en emploie pour sa propre personne; la tête, le poitrail et les flancs de l’animal sont couverts de pendants de drap écarlate, bordés de perles et ornés de longues franges, auxquelles ils attachent de petites sonnettes.»
De ce costume des hommes, il ne reste aujourd’hui que la couverture de laine aux couleurs éclatantes, dans laquelle l’Indien se drape avec une majesté surprenante. Au lieu de la plume d’aigle, ils se coiffent d’un chapeau de feutre, gris ou blanc, aux larges bords et légèrement conique. Leurs pieds sont comme autrefois chaussés de larges sandales en peau de chevreuil, qu’ils appellent «mocassins». Souvent aussi, au lieu de la couverture, ils portent une longue tunique flottante, grise ou noire. Si le costume a changé, le type du moins est bien resté le même: figure jaune, sans barbe, généralement ronde chez les Têtes-Plates, plutôt ovale chez les Nez-Percés; longs cheveux d’un noir de jais, non point crépus comme ceux des nègres, mais plats et luisants.
Je partis donc de Spokane le jeudi 30 octobre, me dirigeant cette fois vers le Sud; à la station de Tekoa (prononcez Tikô), je m’arrêtai et me mis en quête de l’employé des postes chargé de distribuer le courrier dans la Réserve. L’ayant trouvé, je montai près de lui dans son buggy, voiture légère à quatre roues, et nous enfilons une de ces routes américaines, toutes les mêmes, larges de dix-huit mètres et bordées de chaque côté d’une clôture en bois, uniforme et interminable. A un tournant de la route, mon compagnon me dit: «Ici nous entrons dans la Réserve». «Enfin, pensais-je, je vais voir des sauvages.» Je n’attendis pas longtemps: des voitures chargées d’Indiens, des hommes à cheval, enveloppés dans leur couverture rouge, venaient à notre rencontre. En passant, tous me saluaient en leur langue gutturale: «Gests’galgalt,... Bonjour.» Dans une des voitures, je crus voir une jeune fille, debout derrière le siège, me saluer ainsi, en ajoutant un geste gracieux de la main. Je me trompais; ce n’était pas une jeune fille, c’était un jeune homme; sa figure douce et régulière, encadrée de fines tresses de cheveux noirs, m’avait fait illusion. Tous