AU PAYS DES PEAUX-ROUGES
par le P. Victor Baudot, S. J.

PREMIÈRE PARTIE.
Six ans aux Montagnes-Rocheuses

Amérique! Peu de personnes savent exactement d’où vient ce nom sonore et où il fut prononcé pour la première fois. Il paraissait si naturel de donner à ce nouveau continent le nom même de Colomb et de l’appeler Colombie! Mais un géographe allemand du XVIᵉ siècle en disposa autrement. Waldseemuller, dans sa Cosmographie où il relatait les voyages d’Améric Vespuce, attribua à ce navigateur la découverte de Christophe Colomb et imprima sur ses cartes le mot America!

Ce livre sortit en mai 1507 des presses de Saint-Dié (Vosges), ma ville natale. Il semble donc que de par ma naissance j’étais prédestiné à voir ce pays baptisé[A] au même lieu que moi. Je l’ai vu au soir de ma vie et contre toute attente. Ayant rencontré à Turin le supérieur de la mission des Montagnes Rocheuses, je fus par lui invité à l’accompagner au pays des Têtes-Plates et des Nez-Percés. «Vous savez l’anglais, me dit-il, vous nous serez utile là-bas.—Mais je suis trop vieux, j’ai 58 ans!...—On n’est jamais trop vieux pour bien faire: venez.» Et voilà comment je partis.

CHAPITRE I.
LE VOYAGE

Le 20 septembre 1902, je prenais à Paris, gare Saint-Lazare, l’express de Cherbourg, où dès notre arrivée on nous transborda sur le «Saint-Louis», mouillé en rade. Le «Saint-Louis», est un bateau américain, frère du «Saint-Paul», assez bon marcheur, mais cependant quelque peu vieilli. Il était bondé de voyageurs, tous ou presque tous citoyens de la libre Amérique, retournant dans leur pays après avoir joui des plaisirs que leur offrent nos villes d’Europe, surtout Paris, qu’ils appellent la «Babylone moderne»,—«Babylone,» si vous voulez, MM. les Américains, mais trop souvent «Babylone» par vos-propres faits et gestes!

J’ai à peine mis le pied sur le bateau, que je me trouve en pleine civilisation yankee. Ce qui me frappe tout d’abord à la salle à manger, c’est l’usage immodéré de l’eau glacée (ice-water): à table on ne sert aucune autre boisson, et si vous voulez un verre de bière ou de vin, vous êtes obligé de le faire venir directement de la buvette. Le menu me paraît plus abondant que choisi; je n’y trouve rien qui rappelle la cuisine française. A la fin du repas, bien entendu l’inévitable «cake» (gâteau), accompagné de l’inévitable «sorbet» (ice-cream). Encore la glace sous une autre forme! Décidément aux Américains, comme aux anciens Romains, Sénèque pourrait dire: «Cette neige au cœur de l’été, ne croyez-vous pas qu’elle donne des obstructions au foie?» (Lettre 95). Et ailleurs: «A vos estomacs débilités par tant de raffinements, bientôt la neige ne suffira plus; il vous faudra la glace.» Aussi les inconvénients de ces boissons trop froides se manifestent-ils un peu partout, et un Américain me disait un jour: «Notre maladie nationale, c’est la dyspepsie.»

Une autre passion des Américains, c’est la passion des sucreries; ils ont toujours la bouche pleine d’une sorte de caramel, qu’ils appellent du «candy», qui leur gâte les dents dès leur enfance; ne vous étonnez donc point que l’Amérique soit le paradis des dentistes.