VI.
L’eau-de-vie.
Voilà plus d’un demi-siècle que les Indiens trafiquent avec les blancs et reçoivent en échange les objets qui leur sont nécessaires. Des Compagnies américaines remontaient les fleuves avec des barques chargées de provisions et d’objets curieux, ou venaient par terre sur des chariots attelés de bœufs et de chevaux; ils abordaient les Indiens, échangeaient les marchandises, et retournaient aux Etats revendre les peaux avec de grands profits. Malheureusement ces blancs étaient presque tous des aventuriers, gens sans scrupules et sans conscience, et ils introduisirent dans le pays l’eau-de-vie. Les Indiens, habitués à satisfaire toutes leurs passions, après avoir goûté la liqueur, furent incapables de se modérer; tant qu’ils avaient envie de boire, ils buvaient; il s’ensuivait des orgies effrayantes et même des meurtres quand une bande était ivre. Ils commettaient toutes sortes de crimes: les uns se suicidaient, les autres tuaient ceux qui leur étaient les plus chers, femmes, parents, amis, tous tombaient victimes de la funeste liqueur. Les sauvages dont elle a causé la mort se comptent par milliers. Le dernier meurtre fut commis le 1ᵉʳ décembre 1899: un Pied-Noir, sorti de la Réserve, était allé dans un village voisin où il s’était enivré jusqu’à devenir furieux: un blanc l’abattit d’un coup de fusil.
En 1894, au cœur de l’hiver, par un froid rigoureux, je m’étais réfugié pour la nuit dans la tente d’un chef, au fond de laquelle je m’endormis. Vers minuit, quelques sauvages chargés d’eau-de-vie, entrèrent dans la tente et se mirent à la vendre à leurs amis. Une couverture pour une chopine, une selle pour une bouteille, un dollar pour un verre. Ils passèrent alors dans une autre tente et l’orgie commença. Je dis au chef d’amener mon cheval, et voulais partir immédiatement. «On va bientôt, lui dis-je, tirer des coups de fusil dans toutes les directions, et je n’ai nulle envie de me faire tuer.» Le chef m’assura qu’il veillerait à ma sécurité et je restai chez lui. Le lendemain tout était tranquille; seulement, au dehors, on voyait çà et là des hommes et des femmes, couchés sur le sol, en état de complète ivresse. Leurs parents les traînèrent dans les loges et les gardèrent à vue, jusqu’à ce qu’ils eussent repris leurs sens.
Quelques sauvages, lorsqu’ils sont ivres, sont prêts à se livrer à tous les excès, et j’ai vu quelquefois des familles entières courir se cacher dans la brousse ou dans d’autres cases, jusqu’à ce que cet accès de folie fût passé.
VII.
Extinction de la race.
Les tribus indiennes diminuent de plus en plus, et par les mariages contractés dans la même tribu, tous deviennent parents entre eux; de là l’appauvrissement du sang et une génération des plus misérables, héritière de tous les maux, sans moyens de réagir. Si cela continue ainsi, en moins d’un siècle, l’histoire des tribus indiennes sera close; elles seront ensevelies dans l’oubli, il n’en restera plus que le nom... dans les livres.
Ajoutez la haine implacable de beaucoup de blancs envers les Indiens: ils ne manquent pas une occasion de leur faire tout le mal possible et disent qu’un Indien est bon quand il est mort ou tué.
Il existe un ouvrage anglais intitulé: A century of dishonor, «Un siècle de honte», dans lequel Madame Helen Jackson expose la conduite du gouvernement des Etats-Unis envers quelques tribus indiennes. Profitant de la liberté américaine, cet auteur avait pénétré dans les Archives du gouvernement et recueilli une foule de documents qui lui permirent de rédiger contre le même gouvernement un terrible réquisitoire. Elle y montre comment, pendant un siècle environ, il n’a fait qu’opprimer les Indiens, violant les traités, leur enlevant leurs terres, les refoulant dans les déserts, les tuant et commettant beaucoup d’autres injustices qui le déshonorent et le couvrent d’ignominie.