Les sauvages portent quelquefois à la sépulture des hommes encore vivants. Chez les Corbeaux, il y avait un malade que je visitais chaque jour. Un matin que j’allais le voir, j’aperçus devant la tente un chariot attelé de deux chevaux: j’entrai. Le moribond était revêtu de ses habits de gala, avec la figure peinte en rouge. Les parents étaient assis en silence tout autour de la loge. Au bout de quelques instants, un d’entre eux se leva et me dit: «Cessez de lui parler; il est temps de partir.—Et où voulez-vous aller?—Le porter à la sépulture, répondit-il en me montrant le malade.—Comment? Le porter à la sépulture? mais il n’est pas mort.—Oh! reprit l’Indien, il sera mort avant que nous n’arrivions à la colline.—Et moi je vous dis que vous ne l’emporterez pas tant qu’il sera vivant; autrement je vais chercher la police et je vous fais mettre en prison.» Là-dessus ils renoncèrent à leur projet. Cette conversation avait lieu en présence du moribond, qui comprenait parfaitement tout ce qu’on disait. Vers le soir l’homme mourut, et on le transporta à la colline.
XI.
Vieux Pharisien et femmes scalpées.
Le vieux Grande-Plume, en vrai Pharisien qu’il était, voulait faire parade de ses vertus et me disait: «Je ne mens jamais, je ne vole pas, mon cœur est loyal et fort. Les Pieds-Noirs qui se contentent de couper le nez à leurs femmes coupables, n’ont pas le cœur fort. Un jour on me dit que ma femme était infidèle; je n’avais rien vu, je ne savais rien que par ouï-dire. Aussitôt je pris mon fusil, je couchai ma femme en joue et je l’étendis raide morte.—Scélérat!» m’écriai-je.—Mais il continua à me raconter d’autres meurtres qu’il avait commis, à moitié ivre, ajoutant que tout le monde le respectait et avait grand’peur de lui.
Une femme de la tribu des Corbeaux avait sur la tête une cicatrice large comme une pièce de cinq francs, où il n’y avait pas de cheveux, mais seulement une peau très mince. J’avais entendu parler de cette femme et je la priai de me raconter son histoire. «J’étais encore jeune fille, dit-elle; mon père avec quelques autres familles des Corbeaux était campé au delà du fleuve Yellow Stone. Dans le voisinage se trouvait une colline sur laquelle avait été enseveli un de nos parents; je voulus y aller avec deux autres femmes. Nous touchions presque au sommet de la colline; c’est tout ce que je me rappelle. Vers le soir je me trouvai couchée dans la tente avec une blessure au côté et la tête bandée. On me dit que sur la colline il y avait des Pieds-Noirs en embuscade et qu’ils avaient tiré sur nous. Nos guerriers accourus trouvèrent mes deux compagnes mortes et moi sans connaissance; avant de partir les Pieds-Noirs avaient enlevé à chacune de nous un morceau de peau avec les cheveux à l’endroit où vous voyez encore la cicatrice.»
Une femme de la tribu des Têtes-Plates, mariée au Pied-Noir Grande-Plume, avait une chevelure magnifique. Des Corbeaux l’ayant rencontrée l’attaquèrent à coups de fusil et elle tomba blessée. Les Corbeaux la croyant morte et voyant sa belle chevelure, lui scalpèrent toute la tête, ne laissant que quelques cheveux sur la nuque d’une oreille à l’autre. Cette femme revint à la santé: tout autour de la tête, la peau se reforma, laissant seulement voir au sommet du crâne l’os dénudé et légèrement noirci. Cette femme vit encore parmi les Têtes-Plates. Ce fait me fut raconté par Court-Double; et Grande-Plume que j’interrogeai, me le confirma. Il devait être bien renseigné, puisqu’il s’agissait de sa femme.
XII.
La chevelure d’un Corbeau.
Pour mesurer un objet, les sauvages prennent un bâton, serrent entre leurs doigts l’extrémité inférieure et comptent: un; puis par-dessus ils appliquent l’autre main et comptent: deux, et ainsi de suite. D’autre part, ils sont très fiers de leur chevelure; plus elle est longue et épaisse, plus ils l’apprécient.
Il y avait chez les Corbeaux un chef dont la chevelure ne cessait de croître; et il aimait à répéter que lorsqu’elle aurait cent mains de long, il mourrait. Or, quand il mourut, on mesura sa chevelure, elle avait précisément cent mains de longueur. Ses parents la coupèrent et la gardèrent précieusement comme un trésor et comme un remède tout-puissant. Tous les Corbeaux connaissent ce fait; ils en parlent souvent et nomment la personne qui possède ce joyau. Un jour que je me trouvais chez le possesseur de cet objet merveilleux, je le priai de me le montrer. Le bon vieux, tout heureux, prit un paquet accroché à une perche, le posa par terre et l’ouvrant avec précaution me dit: «Les cheveux avaient cent mains de longueur, mais j’en ai coupé vingt-cinq pour les donner à quelques amis partant en guerre; de sorte qu’il ne m’en reste plus que soixante-quinze.—Soixante-quinze, répliquai-je, c’est une belle longueur.» Il déploya la chevelure sous mes yeux; elle ressemblait à une longue corde non tressée; les cheveux étaient liés ensemble et collés de distance en distance avec de la résine. La case était un peu obscure et je demandai la permission d’aller regarder la corde au grand jour. Je sortis, je pris la prétendue chevelure par un bout et me mis à l’examiner en la tournant entre mes doigts. Je découvris qu’à chaque intervalle de 7 à 8 mains de nouveaux cheveux étaient ajoutés aux autres. J’appelai le vieux et lui dis: «Eh mais! dites donc! ces cheveux sont collés bout à bout avec de la poix.—Non, ils ne sont pas collés, dit-il, mais rompus.—Pas du tout, répondis-je; s’ils étaient rompus, la cassure serait circulaire, tandis qu’elle s’étend en diagonale sur une longueur de deux pouces; attends, je vais te faire voir la même cassure à chaque sept ou huit mains de distance.» Ainsi fut fait, et je jetai la corde en disant: «C’est une insigne supercherie.» Dans la loge voisine se trouvait un grand chef avec une douzaine de guerriers; j’entrai et je dis: «Cette longue chevelure n’est composée que de cheveux ajoutés bout à bout; c’est la plus grande tromperie que j’aie jamais vue; et si vous me prouvez que les cheveux sont d’une seule pièce, je vous donne ma tête à couper.» Ils ne répondirent rien et je m’en allai.