On lira avec plaisir le récit d’un épisode qui se rapporte à ces négociations. Un des chefs s’opposait à toute cession de territoire, et, mettant ainsi la division dans l’assemblée, entravait la conclusion du traité. Alors un autre chef se leva et voulut en vain rétablir le silence; d’autres essayèrent également sans plus de succès; le grand chef put à peine apaiser le tumulte pendant quelques instants. Mais bientôt, l’agitation et les cris recommençant de plus belle, le missionnaire qui, sur le désir des Indiens, assistait au conseil, se leva, et, d’une voix forte, interpella par son nom le perturbateur de la paix. Celui-ci s’esquiva tout honteux, et l’ordre se rétablit aussitôt. A cette vue, les commissaires protestants furent remplis d’étonnement; mais, au lieu de reconnaître dans ce fait la puissance de la religion catholique sur les sauvages, ils en prirent occasion de la dénigrer.
Les missionnaires avaient à grand’peine détourné les Indiens de la chasse au buffalo, cause de graves désordres, pour les appliquer à l’agriculture qu’ils avaient en aversion, lorsque les Blancs, qui convoitaient les terres de la Réserve, commencèrent à l’envahir et à s’y bâtir des maisons. A cette nouvelle, le chef alla trouver le missionnaire pour lui demander conseil. Celui-ci lui recommanda de ne causer aucun dommage à ces Blancs qui en prendraient occasion de leur déclarer la guerre et de les chasser de la Réserve. «Tâche de les renvoyer doucement, et, ceux-ci une fois partis, empêche les autres de venir.» Ainsi fut fait. Il envoya quelques-uns des siens chercher, hors de la Réserve, un endroit favorable pour y construire des habitations; lui-même alla voir les Blancs, disant qu’il leur montrerait des terres meilleures que celles qu’ils occupaient et dont ils pourraient prendre possession légitime.
Ainsi il les amena à déloger, sauf trois ou quatre qui refusèrent de partir; à ceux-là il offrit un prix raisonnable en chevaux ou en vaches s’ils voulaient vendre leur terre, et vint à bout de se débarrasser d’eux. Il chargea douze guerriers de parcourir chaque jour la partie la plus exposée de la Réserve, et s’ils y rencontraient des Blancs, ils devaient leur montrer les limites dont ils étaient les gardiens et leur dire qu’ils pouvaient s’établir en tel ou tel endroit hors de la Réserve. Cette manière d’agir continuée pendant trois ans mit fin aux litiges et empêcha l’invasion redoutée; les Blancs eux-mêmes, rendant justice à leur loyauté, se firent leurs protecteurs et les aidèrent à repousser ceux qui voulaient franchir les frontières.
Dans la guerre des Nez-Percés avec les troupes des Etats-Unis, les Cœurs d’Alène s’employèrent de tout leur pouvoir à maintenir la paix sur leur territoire, empêchant les Nez-Percés de faire des incursions sur leurs terres et de tuer des Américains. De plus, ils leur firent savoir que, s’ils ne se retiraient pas de leur Réserve, ils prendraient les armes contre eux en faveur des Blancs. Ainsi ils obligèrent les guerriers de cette tribu à la retraite et sauvèrent la vie à des centaines d’innocents. Après le départ des Nez-Percés, les Cœurs d’Alène, sur l’ordre de leur chef Seltis, rappelèrent les familles qui s’étaient enfuies, et, en attendant leur retour, prirent soin de leurs champs et de leurs maisons. Ainsi la paix fut rétablie; les Blancs firent de grandes démonstrations de gratitude à ces bons Cœurs d’Alène, et le gouvernement bâtit sur leurs confins un fort pour les protéger.
APPENDICE.
La chasse.
Toutes les tribus de l’ouest des Montagnes Rocheuses allaient, une ou deux fois l’an, à la chasse du buffalo dans les régions où ces animaux erraient en troupeaux de plusieurs milliers. Il y a une douzaine d’années, un Américain qui portait le courrier d’Helena à Benton, distance d’environ 175 milles, fut forcé de s’arrêter pendant dix heures sur les bords du fleuve Sunriver (rivière du Soleil) pour laisser passer un de ces troupeaux, lequel pourtant galopait à toute vitesse. Il devait donc y avoir là plusieurs milliers de buffalos. Les Indiens consacraient à ces chasses environ quatre mois de l’année; un peu plus d’un mois à l’aller et autant au retour, et plus de quarante jours à la chasse.
Ceux qui y prenaient part emmenaient toute leur famille avec de nombreux chevaux qui portaient les bagages, tentes, couvertures, provisions, haches, couteaux et autres ustensiles. Les Yakima et les tribus voisines avaient à parcourir plus de 600 milles; les Cœurs d’Alène plus de 400, les Têtes-Plates plus de 200, tandis que les Corbeaux, les Pieds-Noirs, les Gros-Ventres et les autres tribus à l’est des Montagnes Rocheuses n’avaient à faire que peu de chemin. Parfois ils devaient traverser les plaines à l’est du Montana à la poursuite du buffalo qui lui-même parcourait des centaines de milles.
Pour ces chasses, les Indiens ont de petits chevaux très rapides qu’ils montent merveilleusement. Lancés à la poursuite des buffalos, dès qu’ils les voient à portée de fusil, ils tirent, tout en courant à bride abattue, jusqu’à ce qu’ils aient disparu, ou que les chevaux soient épuisés, ou la nuit venue, laissant derrière les bêtes tuées ou blessées.
La chasse terminée, ils reviennent à leur campement, et chacun raconte combien de buffalos il a tué pendant la journée et en quel endroit. Le lendemain toute la famille: hommes, femmes et enfants, vont dépecer les buffalos tués; les femmes emportent sur des chevaux les peaux et les quartiers de viande, laissant les os et les intestins. Quand la chasse est abondante, ils prennent les meilleurs morceaux, la langue et la peau, et laissent tout le reste en pâture aux loups, aux ours et aux oiseaux de proie. Les jours suivants, pendant que les hommes retournent à la chasse, les femmes préparent la venaison, la coupent par tranches et la font cuire à petit feu, pour la conserver des semaines et des mois entiers. S’il leur reste du temps, elles préparent aussi les peaux, et, par un travail de plusieurs semaines, les rendent assez souples pour en faire des couvertures, des chaussures et même des bottes et des habits pour les hommes. Une dizaine de jours plus tard, quand les buffalos décimés se sont éloignés, les chasseurs lèvent le camp et transportent leurs tentes là où ils comptent retrouver les troupeaux, à la poursuite desquels ils s’élancent de nouveau.
Les Indiens catholiques ne font plus ces chasses; depuis que, sous la direction des missionnaires, en même temps que bons catholiques ils sont devenus bons cultivateurs, ils tirent plus de profit de la culture que de la chasse, et leurs mœurs sont moins exposées à se corrompre que dans ces expéditions où ils se trouvaient mêlés à toutes sortes de gens grossiers. Les tribus chrétiennes conservent encore ce qu’ils appellent la petite chasse, c’est-à-dire la chasse au cerf et au chevreuil dans leurs forêts. Cette chasse se fait toujours par des gens de la même tribu et généralement après les fêtes de Noël, lorsqu’ils reviennent de la Mission. Ceux qui veulent y prendre part, se réunissent entre eux et choisissent un chef, lequel autrefois devait être inspiré du grand Sunmesch (grand Esprit). Celui-ci fixe le jour du départ et le lieu du rassemblement où se rendent tous les chasseurs avec leurs familles et leurs bêtes de somme. Le premier soir, ils tiennent conseil et le chef, après avoir pris l’avis de tous, assigne à chacun son office et le poste qu’il doit occuper parmi les chasseurs rangés en cercle: ce cercle est d’autant plus grand qu’il y a plus de chasseurs: ainsi, pour quarante hommes, il a de quatre à cinq milles de circonférence.