—Et c'est sur moi que tu comptes pour cela?
—Dans le courant de la conversation, tu demanderas à visiter ses portefeuilles; il ne te refusera pas un petit souvenir. On ne refuse rien à une jolie femme qui sait s'y prendre... Et puis il t'amusera. Croirais-tu, ma chatte, qu'il a fait voeu?... Ils sont tous comme cela dans l'école du plein air. Oui, croirais-tu que jamais, au grand jamais?.. C'est lui-même qui le dit. Ma parole d'honneur! ces Français sont bien étonnants! Quand ils ne sont pas des Lovelace, ils sont candides au delà de tout ce qu'on peut se figurer. Celui-ci a été élevé par une vieille tante, vertu farouche, qui avait de la barbe au menton, et il est vraiment incomparable... Dame! il est un peu sauvage. Tâche de l'apprivoiser. Voyons, puis-je te l'amener? y consens-tu?»
Après s'être fait longtemps prier, Mme Drommel finit par consentir; en fin de compte, elle était toujours consentante.
M. Drommel se mit à la recherche du petit Lestoc. Il le trouva qui sortait de sa chambre, fredonnant une vocalise, tout frais, tout pimpant, portant beau, le chapeau sur l'oreille, le nez au vent, les mains dans les poches de sa vareuse, un bouquet de myosotis à sa boutonnière, décoration qui était peut-être de circonstance. Chaque matin, il se réveillait plus jeune d'un jour que la veille; chaque matin, on lisait sur son visage la hâte fiévreuse d'un départ, et il partait en effet pour prendre le train qui conduit à la gloire ou pour chercher quelque chose dont il avait rêvé pendant la nuit. Qu'était-ce donc? Il ne le savait pas toujours, mais m'est avis que ce matin-là il le savait.
M. Drommel le happa au passage, lui fit force caresses et gros compliments, l'emmena dans le jardin, lui demanda la permission de le présenter à Mme Drommel, qui adorait la peinture. Le petit Lestoc fit froide mine à cette ouverture, tâcha de s'évader, inventant des défaites, prétextant des affaires urgentes. M. Drommel eut réponse à tout. Il ne lâcha pas son prisonnier, il le conduisit par le bouton de son habit vers le kiosque, où l'ayant poussé:
«Ma chère Ada, dit-il avec son gros rire, je te présente un jeune artiste de grand avenir, qui t'expliquera les principes de Mlle Dorothée et de l'école du plein air.»
Quelque peine que se donnât M. Drommel, la glace fut difficile à rompre. Lestoc était raide comme un piquet, hautain, gourmé; impossible de le dérider. Mme Drommel était gracieuse; pouvait-elle ne pas l'être? Mais elle avait malgré elle l'air d'une femme qu'on dérange et qui préfère la solitude aux importuns.
M. Drommel les laissa se débrouiller. Leur tournant le dos, il se mit à arpenter une des allées du jardin. Il tenait d'une main son crayon, de l'autre son carnet. Il s'était avisé, en prenant son café, d'une sanglante épigramme à décocher à l'asinus, il avait hâte de la noter. C'était une vraie trouvaille, et, si tenace que fût sa mémoire, écrire lui paraissait plus sûr. Il n'avait une confiance absolue qu'en deux choses, sa femme et son calepin.
Tout en écrivant, il prêtait l'oreille de temps à autre; il lui parut qu'on s'était mis à causer, et il jugea même que l'entretien était assez animé. Il entendit tout à coup le petit Lestoc s'écrier:
«Là, franchement, convenez que c'est un sot.»