Au retour, la conversation tomba sur la gymnastique allemande. M. Drommel entreprit d'expliquer au prince de Malaserra que, grâce à un système d'éducation et d'entraînement que les autres peuples sont réduits à envier sans le pouvoir imiter, l'Allemagne est non seulement le seul pays où les femmes aient du Gemüth, mais le seul où les hommes aient des muscles. Pour l'en mieux convaincre, il retroussa ses manches et montra ses robustes poignets au prince, qui, hélas! n'avait que son âme à montrer, tant il était maigre. Ils venaient en ce moment de laisser leur voiture sur le grand chemin, ils suivaient un sentier qui conduit à un chaos de rochers dont le propriétaire de Malaserra désirait faire les honneurs à son cher ami. Arrivés dans ce lieu sauvage et solitaire, M. Drommel voulut que le prince pût juger par ses yeux des prodiges qu'accomplit la gymnastique allemande. Il se mit à soulever d'énormes pierres, à porter à bras tendu des fragments de roc. Le prince émerveillé l'engagea à se débarrasser de son pardessus et de tout son attirail de touriste, qui le gênaient; mais M. Drommel affirma que rien n'était capable de le gêner, et, comme il avait la tête un peu dure, il ne se laissa pas persuader. Le prince lui demanda s'il était aussi agile que fort et le mit au défi de grimper jusqu'à la cime d'un rocher fort abrupt. M. Drommel accepta cette nouvelle épreuve, d'où il sortit triomphant, quoique hors d'haleine et trempé de sueur. Il fit après cela quelques sauts périlleux, jusqu'à ce que le prince, devenu pensif, lui dit:

«Je frémis, mon cher ami; oui, vous me faites frémir. Laissez donc, en voilà assez. Si par un malheur dont je serais inconsolable il vous arrivait quelque accident, comment oserais-je reparaître devant la femme qu'elle vous adore?»

Ils regagnèrent leur voiture. De ce moment, le prince fut moins causant; il devint même taciturne: il semblait distrait, préoccupé, mélancolique. M. Drommel s'imagina qu'il pensait à la princesse de Malaserra. Je croirais plutôt que les merveilles que produit la gymnastique allemande et les prouesses de son cher ami l'avaient rendu rêveur, qu'il lui enviait ses incomparables jambes, la puissance de ses bras musculeux; les plus belles âmes sont sujettes à l'envie. Pour M. Drommel, il était enchanté de sa journée et d'avoir passé quelques heures de plus dans l'intimité d'un homme d'élite, qui l'honorait de son amitié et dont la conversation était aussi instructive que ses manières étaient séduisantes. Ce qui surtout le remplissait d'aise, c'est que sa petite excursion ne lui avait rien coûté, attendu que le prince de Malaserra avait tout payé, la voiture, le déjeuner, les pourboires, tout, sauf la brioche rance dont les carpes s'étaient régalées.

Une autre satisfaction l'attendait à son arrivée. Mme Drommel avait eu raison du petit Lestoc, non sans peine. Elle se trouvait en possession d'une aquarelle, qui avait été peinte dans l'après-midi avec une furie toute française et offerte à titre de souvenir, de don purement gratuit ou peu s'en fallait. Cette charmante aquarelle représentait un bout de grand chemin. D'un côté se dressait un énorme chêne qui n'avait pas une feuille; il était mort ou quasi mort; à main gauche, un sentier courait dans un bois de pins. A l'un des coudes du sentier, on voyait de dos un joli couple d'amoureux, qui apparemment s'étaient pris de querelle. Un jeune homme, agenouillé dans la poussière, élevait au ciel des bras suppliants; il implorait son pardon ou mendiait une grâce. Vêtue d'une robe jaune paille, la jeune femme, penchant vers lui sa tête blonde, le menaçait d'une baguette de coudrier qu'elle agitait dans l'air. Elle avait laissé tomber son parasol, qui avait roulé à quelques pas plus loin et sur lequel se jouait un furtif rayon de soleil.

M. Drommel se plaignit que le sujet fut un peu léger; il se plaignit aussi que le peintre eût esquivé la principale difficulté de son art en montrant de dos ses personnages. Il était curieux, il aimait l'exactitude en toute chose; il aurait voulu voir ces deux visages. Cependant la double tache que faisaient la petite femme et le parasol de soie caroubier le charma, et, par une de ces intuitions soudaines qui sont propres au génie, il conçut incontinent le plan d'un article à écrire sur l'école du plein air. Il fit remarquer à sa femme que l'aquarelle n'était pas signée. Elle lui montra, sur un rocher de grès qui assistait muet à la querelle des deux amants, ces mots, écrits en caractères très fins: Souvenir du 1er octobre 1879. Elle lui montra cet autre mot: Sempre, qui veut dire en italien «toujours», et à ce propos elle lui apprit que sempre était le nom de guerre d'Henri Lestoc.

«Jamais et toujours! dit M. Drommel, voilà, à ce qu'il semble, des vocables que ce petit homme affectionne, et il faut croire que Mlle Dorothée les employait volontiers. Mais, je te prie, est-il devenu raisonnable? combien demande-t-il pour ces deux taches?

—Ton idée était bonne, lui dit-elle; il s'est contenté d'un abonnement perpétuel à la Lumière, ce qui lui fait d'autant plus d'honneur qu'il ne sait pas l'allemand.

—Il en sera quitte pour l'apprendre, répondit-il. Allons, voilà qui est bien; mais par exemple c'est lui qui payera le port.»

Il ajouta en embrassant sa femme et lui tirant doucement l'oreille:

«La journée t'a paru longue? Bah! console-toi, ma chatte; il n'y a rien à voir dans leur Fontainebleau.»