—Vous vous trompez, répondit M. Taconet; adressez-vous à mon successeur.

—Tout est donc faux, dans ce pays, les commissaires comme les princes?

—Commissaire, je le fus, je ne le suis plus... Mais en vérité, mon cher monsieur, vous n'êtes pas homme commode. Quoique je n'eusse pas de preuves, il m'était venu des soupçons touchant ce prince de Malaserra, dont la visage me plaisait peu; j'étais disposé à vous en faire part, vous m'avez envoyé au diable, et à l'heure qu'il est vous voulez m'étrangler... Laissez donc, votre malheur n'est pas si grand que vous le pensez. M. Lestoc est un gentil garçon, incapable d'enlever une femme et de se la mettre sur les bras; il prend quelquefois, mais il rend toujours. Vous retrouverez Mme Drommel. En général, lorsqu'on perd sa femme, on la retrouve. Quant à la sacoche, je ne réponds de rien, mais si je puis vous être bon à quelque chose...»

M. Drommel ne le laissa pas achever. Il avait cru confier ses malheurs à un représentant de la loi; il rougissait d'avoir dérogé en les racontant et en ouvrant son âme à un simple croquant qui s'appelait M. Taconet. Il abaissa sur lui un regard de suprême mépris, et, sans vouloir accepter le secours de son bras, il s'achemina vers Barbison avec une majesté vraiment olympienne, que l'ex-commissaire de police ne put s'empêcher d'admirer.

Il avait dit vrai M. Taconet; il est absolument certain que M. Drommel ne tarda pas à retrouver sa femme. Au premier tournant du chemin, il la vit accourir à lui. L'abordage fut tragique; mais les protestations qu'elle lui fit et l'innocence de ses beaux yeux désarmèrent bientôt sa fureur. Elle lui affirma qu'elle était partie en voiture à l'heure convenue, qu'elle l'avait attendu longtemps dans les gorges d'Apremont, que, ne le voyant pas venir, elle avait continué sa route, espérant toujours le rejoindre, qu'arrivée à Franchard elle avait trouvé M. Lestoc, qu'elle avait envoyé incontinent le jeune homme à la recherche de son cher Johannes, tandis qu'elle-même se rongeait, se dévorait d'inquiétude. Le petit Lestoc, qui survint en ce moment, répéta de point en point toute cette histoire. En ce qui concernait la fameuse inscription gravée sur l'écorce du Rageur, il représenta à M. Drommel qu'il y a des hasards de coïncidence dont les esprits graves se gardent bien de rien conclure. M. Drommel interrogea en secret le cocher, qui confirma par ses dires la parfaite exactitude de cette double déposition. A la vérité, il avait l'air narquois; mais les cochers de Fontainebleau sont tous narquois, sans que cela tire à conséquence. Aussi ne faut-il ajouter aucune foi au témoignage suspect d'un bûcheron, qui se trouvait dans les environs de Franchard quand Mme Drommel y arriva, et qui n'a pas craint d'avancer qu'elle n'était pas seule, qu'il a vu, de ses yeux vu, un jeune homme assis auprès d'elle dans la voiture. Que deviendrait la réputation des femmes si l'on se mettait à tenir pour parole d'évangile tout ce que peut dire un bûcheron?

L'essentiel est que M. Drommel ait pris le bon parti: il abjura ses soupçons téméraires, il crut fermement à l'innocence de l'école du plein air. Le petit Lestoc acheva de se concilier ses bonnes grâces en l'assistant dans toutes ses démarches pour recouvrer son argent, et surtout en lui ouvrant sa bourse, car il lui prêta cinq mille francs avec de grandes facilités de remboursement. Il lui gagna si bien le coeur, que M. Drommel l'engagea à faire avec sa femme et lui le voyage d'Italie. Le jeune homme a des affaires urgentes qui le retiennent encore à Paris, mais on s'est donné rendez-vous à Venise. Mme Drommel souriait en lui disant adieu, elle sourira en le revoyant au mois de février, et le printemps se mettra de la partie. Honni soit qui mal y pense!

Quant à la sacoche, c'est une autre affaire, et il a été impossible de la retrouver, impossible de mettre la main sur le prince de Malaserra. Une bonne femme prétend qu'elle a rencontré dans la gorge aux Néfliers quelqu'un qui lui ressemblait. Nous sommes en mesure de certifier qu'il n'est pas dans la forêt, qu'on ne l'y retrouvera jamais, non plus que le Grand-Veneur noir qui apparut à Henri IV et que la jument de Gargantua.

On raconte qu'un communiste à tous crins, qui réclamait dans ses écrits le partage universel, vint à hériter de soixante mille francs; il publia une seconde édition de son livre, dans laquelle il démontrait que, toute réflexion faite, il serait plus équitable et plus humain de ne partager que les fortunes supérieures à trois mille livres de rente. M. Drommel ne se rendra jamais coupable d'une si criante inconséquence. Il s'est borné à faire insérer dans la Lumière un article explicatif, destiné à établir nettement que l'État seul a le droit de mettre en circulation les espèces, et que dans la société à venir tous les voleurs continueront d'être mis sous clef; il propose même qu'on leur donne de temps à autre la bastonnade. Il publie en ce moment un récit de son voyage. Il déclare dans sa préface que, somme toute, la France n'est pas un pays aussi corrompu qu'on le prétend, qu'il est facile d'y rencontrer de jeunes artistes pleins de talent et fort aimables, mais qu'en revanche les aubergistes et les commissaires de police français, en charge ou démissionnaire, sont de vilains malotrus, qui mériteraient qu'on leur administrât une verte correction pour leur enseigner les égards que les races subalternes doivent aux races supérieures.

«Patience!» répondaient Panurge et M. Taconet.

FIN