«Monsieur le marquis, vous aviez tristement dit vrai; il n'aimait pas ou il aimait bien peu, puisqu'il n'a pu pardonner à la femme qu'il prétendait aimer de s'être assoupie pendant la lecture d'un mémoire sur le roi Apépi. Je vous laisse à deviner ce qu'en a pensé ma fille; elle a toisé le personnage, et une femme n'aime plus l'homme qu'elle toise. J'apprends qu'il se met en route à l'instant; vous n'avez donc plus à craindre mes indiscrétions. Rien ne vous empêche désormais de m'écrire votre secret, ou plutôt faites mieux, venez nous le dire ce soir en dînant avec nous.»
Jacquot rapporta à Mme Véretz la réponse que voici:
«Chère madame, il faut donc vous le révéler, ce terrible secret! J'ai une passion déplorable, que je cache avec grand soin, par respect pour mes cheveux blancs; ceux de mes amis qui la connaissent m'en ont cruellement plaisanté. Je vous l'avoue en rougissant, j'adore la pêche à la ligne. Quand Mme de Penneville m'envoya à Lausanne pour y traiter une affaire de famille, je me consolai de ce dérangement, en me disant: Lausanne est près d'un lac, je pêcherai. Mon premier soin en arrivant fut de me procurer des lignes et tout l'attirail nécessaire. Je n'osais pas pêcher dans votre voisinage, craignant d'être surpris et que mon neveu ne se moquât de moi. Je m'informai; on m'assura qu'il se trouvait en Savoie, près d'Évian, un joli petit parage très poissonneux. Il y a une auberge sur la côte; j'y louai une chambre, où j'installai mes engins, et chaque matin je traversais le lac pour aller satisfaire ma passion. Puisque je vous ai promis d'être véridique comme Amen-Heb, grammate principal, voyez un peu à quoi m'entraîne cette fureur. Je quittai Lausanne pour Ouchy dans l'unique dessein de me rapprocher du poisson; j'oubliai si bien l'affaire qui m'avait amené que j'allai voir deux fois seulement mon neveu, un jour qu'il ventait et un jour qu'il pleuvait, parce que ces jours-là on ne pêche pas; enfin je refusai deux invitations à déjeuner des plus attrayantes, parce qu'en m'y rendant je me serais privé pendant deux journées entières du plaisir de pêcher. Ce qui est lamentable, c'est que malgré mes soins, mon attention, ma persévérance, je ne prenais rien, hormis quelques misérables goujons. Je me disais: C'en est trop, partons. Et je ne partais pas. En débarquant à Lausanne, je croyais encore au poisson, je n'y crois plus, et c'est ainsi que nos illusions s'en vont avec nos années, nous en semons notre route. Toutefois, je ne sais par quel miracle j'ai réussi avant-hier à prendre une anguille de fort jolie taille, qui est venue obligeamment mordre à mon hameçon, et là-dessus je pars. L'honneur de mes cheveux blancs est sauf.
«Veuillez, chère madame, présenter à votre adorable fille et agréer pour vous-même les compliments empressés et respectueux du marquis de Miraval.»
Nous renonçons à décrire l'expression que revêtit la figure de Mme Véretz en prenant connaissance de cette réponse, l'embarras vraiment cruel qu'elle éprouva à la communiquer à sa fille, et la scène véritablement épouvantable que lui fit cet ange adoré. Mme Corneuil est moins à plaindre que sa mère, puisque dans son désastre elle a du moins la ressource de soulager son coeur par les reproches les plus véhéments, par les récriminations les plus virulentes, par des exclamations comme celle-ci: «N'est-ce pas toi qui es la cause de tout?» On raconte qu'il y a eu dans ce siècle une reine très intelligente, très éclairée, pleine de bons sentiments, qui exerçait une grande et légitime influence dans les affaires de l'État. Le roi son époux aimait à prendre ses conseils et s'en trouvait bien. Malheureusement, il lui arriva un jour de se tromper, et le sort de toute une vie se décide souvent en une minute. De ce moment, elle ne fut plus consultée; les gens qu'elle recommandait n'étaient plus agréés; son auguste époux disait: «Tout ce monde m'est suspect, ce sont les amis de ma femme.» Pour s'être trompée une fois, Mme Véretz a perdu toute son influence, tout son crédit. Sa fille lui rappellera éternellement qu'un jour elle lui a fait lâcher la proie pour courir après une ombre en cheveux blancs.
Quand le comte Horace de Penneville se présenta à la gare de Genève, impatient de s'embarquer dans le train qui part non à trois heures, mais à trois heures et vingt-cinq minutes de l'après-midi, son étonnement fut grand d'apercevoir à l'un des coins du wagon où le hasard le fit monter le marquis de Miraval, son grand-oncle, qui, tout en l'aidant à caser convenablement sous les banquettes et dans le filet ses innombrables petits paquets, lui dit:
«J'ai réfléchi, mon fils; il faut se défier des femmes qui tour à tour aiment Apépi et ne l'aiment plus.»
LE BEL EDWARDS
A M. Charles Edmond.
Mon cher ami, cette histoire, qui a la prétention d'être vraie, vous appartient, car c'est vous qui me l'avez racontée, en m'autorisant à la raconter à mon tour.