—Il faut que vous sachiez aussi, reprit-elle, que je venais d'hériter de ma grand'mère, qui l'avait hérité de je ne sais qui, un vieux, très vieux perroquet, à qui elle avait appris à dire: «Pour Dieu! soyez sage, mademoiselle, soyez sage.»

—Autant que la charité le permet, ajoutai-je.

—C'est vous qui le dites, les perroquets n'en savent pas si long. Jacquot criait tout le long du jour: Soyez sage! et c'était tout. Il le criait d'une voix si perçante que cela me faisait beaucoup d'impression; j'en étais quelquefois toute saisie. On a beau dire, un perroquet, c'est quelqu'un. Quand j'avais mis dans ma tête de faire une sottise, je jetais une serviette sur la cage de Jacquot, ce qui le faisait taire tout de suite. Mais, ce jour-là, la serviette manqua son effet, il criait plus fort que jamais: Soyez sage! Et je me dis: Ce n'est pas Jacquot, c'est le bon Dieu qui parle... J'ai toujours cru au bon Dieu. Y croyez-vous, docteur?

—Un peu plus qu'à Jacquot, lui répondis-je.

—On voit bien que vous n'avez jamais eu de perroquet; moi, je ne comprends pas qu'on puisse vivre sans cela. Ce sont des animaux qui vous connaissent, puisqu'ils vous appellent par votre nom. Et Jacquot était si beau! Vous n'en avez jamais vu qui fût plus rouge, ni plus vert, ni plus jaune. Et quel bec! quelle houppe! quelle façon de cligner de l'oeil et de se gratter la tête! Il était plein de malice, et pourtant un coeur d'or! Croiriez-vous que, pendant une absence que je fis, il resta huit jours sans vouloir manger? Demandez plutôt à ma concierge. Ah! si les hommes savaient aimer comme cela!.. Mais vous me faites perdre le fil de mon histoire. Quand j'arrivai le soir au théâtre, eh bien! là, je n'étais pas encore sûre de ce que je ferais. Je disais oui, je disais non, je ne savais pas où j'en étais.—Bah! pensai-je, jetons la plume au vent; selon ce que sa figure me dira ce soir, je me déciderai.—Or il advint que sa figure me déplut. En m'approchant de la rampe, je le regardai du coin de l'oeil. Il s'avisa de passer sa main droite dans ses cheveux d'un air vainqueur, et il se mit à sourire. Il avait une expression de contentement qui ne me revint point; il était sûr de son fait, il se flattait d'avoir déjà ville prise. Je le regardai de nouveau, il sourit encore. Il tenait à la main une bonbonnière pleine de dragées, qu'il croquait à belles dents, et cela voulait dire: «Je te tiens, tout à l'heure je te croquerai.» Je lui répondis à part moi: «Puisqu'il en est ainsi, attends un peu, mon bel ami; tout à l'heure, il y aura du décompte.» Je ne le regardai plus, et, quand le céléripède arriva, ma baguette ne bougea pas dans mes doigts. Avant de sortir de scène, je me retournai; son fauteuil était vide.—Allons, c'est fini, je ne le reverrai plus, pensai-je; après tout, qu'est-ce que cela me fait?—Je mentais, docteur, cela me faisait quelque chose.

—Et quand l'avez-vous revu? lui demandai-je.

—Plus tôt que vous ne pensez; mais je vous prie de croire que ce n'est pas moi qui ai couru après lui. Vous savez que je ne jouais pas dans les derniers tableaux; il n'était pas onze heures quand je rentrai chez moi. J'étais agacée, nerveuse, oh! mais, nerveuse!... Je fis une scène à Julie, ma vieille bonne, parce que j'avais attendu deux minutes sur le palier avant qu'elle vint m'ouvrir. Cette fille était une ahurie et, qui pis est, une sournoise; depuis longtemps j'étais mécontente de son service. Je lui dis que je n'avais pas besoin d'elle, que je saurais bien me défaire toute seule, et je l'envoyai se coucher. Après qu'elle m'eut quittée, je fus quelques instants à rêver. Debout devant ma glace, je me demandais: Ai-je bien fait? ai-je mal fait?... Il me parut certain que j'avais bien fait. Pourtant je me disais: Si j'avais décrit un beau rond avec ma baguette, il serait ici, et je saurais enfin par quel mystère il ne tient qu'à moi de sauver la vie à deux hommes... Tout à coup il se passa quelque chose dans la glace; les rideaux fermés de mon lit s'y reflétaient, je les vis s'agiter, puis s'entr'ouvrir, et un homme en sortit. Vous avez deviné que c'était lui. Je poussai un cri perçant, je me retournai tout d'une pièce, je dis:

«—Ah! vraiment, monsieur, c'est un peu fort, comment se fait-il?... Qui vous a permis de vous introduire ici?

«Il me répondit avec un sourire narquois:

«—Ma chère, votre femme de chambre a bon coeur; elle a pitié des malheureux, quand ils lui prouvent par de bonnes raisons qu'ils sont dignes de son intérêt; celles que je lui ai données lui ont paru suffisantes.