«Et il ajouta... M'écoutez-vous, docteur?... Il ajouta:
«—C'est le portrait de John Wilkes Booth, l'assassin du président Lincoln.»
A ces mots, Mlle Perdrix, après m'avoir considéré fixement pour jouir de ma surprise, se leva et se mit à arpenter la chambre la tête haute, les joues enflammées, la narine frémissante. Ses pieds ne touchaient pas à la terre, on eût dit qu'elle allait s'envoler. Par intervalles, elle se retournait de mon côté, et, du haut de sa nuée, elle abaissait sur moi un regard superbe; c'était une divinité contemplant un ciron. Je l'arrêtai au passage, je lui secouai énergiquement les deux bras, et je lui dis:
«Malheureuse, qu'as-tu fait? Ce fou avait été placé sous ta garde, et il ne tenait qu'à toi de le défendre contre elle, de le soustraire aux obsessions de cette fille de l'enfer, de cette horrible idée fixe dont il était tourmenté. Mais tu ne sais pas aimer, et tu as eu peur. Tu as lâché ton prisonnier, tu as déserté ton poste et ta mission, tu es partie pour l'Italie avec je ne sais quel prince de rencontre, et, grâce à toi, elle a repris sa proie. O destinée à la fois tragique et ridicule! Si Mlle Rose Perdrix avait eu la tête et le pied moins légers, un peu plus de coeur ou un peu plus de courage, le président Lincoln vivrait encore!»
Elle ne m'écoutait point. Elle se dégagea, se remit à marcher à grands pas, transportée et comme possédée par son aventure et par sa gloire. Elle se trouvait mêlée à un grand événement, elle avait été aimée d'un homme dont l'exécrable mémoire vivra toujours. Son air de triomphe me parut souverainement déplaisant; je lui dis d'un ton sardonique:
«Ma foi, ma belle, puisque vous voulez qu'on se mette à votre place, je vous le dis franchement, à votre place je ne serais pas si fière; car enfin est-ce une chose bien réjouissante et bien glorieuse d'avoir été la maîtresse d'un homme qui a été pendu?»
Elle se retourna vivement, revint sur moi comme un trait, l'oeil courroucé et terrible; je crus vraiment qu'elle m'allait dévorer.
«Mais vous ne savez donc pas l'histoire, docteur? Je me la suis fait conter tout à l'heure dans le plus grand détail. Lui, pendu! Y pensez-vous? Est-ce qu'on pend un homme comme lui? Apprenez, je vous prie, qu'il s'était réfugié dans une grange, où la police le cerna; comme il refusait d'en sortir et de se rendre à discrétion, on y mit le feu; à travers une palissade, on tira sur lui plus de vingt coups de carabine. Lui pendu! Mais taisez-vous donc. John Wilkes Booth est mort les armes à la main, en se défendant comme un héros.»
Je la contemplais avec stupeur, et je m'écriai: «On croit connaître les femmes, elles nous étonneront toujours. Où donc la gloire va-t-elle se nicher?»
Cela dit, le docteur Meruel prit sa canne et son chapeau, et il se dirigeait vers la porte, quand quelqu'un lui cria: «Votre histoire est-elle bien vraie?»