«Cela n'empêche pas, poursuivit Lestoc, que, malgré l'autorité de votre grand nom, vos thèses ne me paraissent hérétiques, malsonnantes, condamnables au premier chef. Je ne me fâche pas, comme M. Taconet, je ne me fâche jamais; mais votre théorie sur les braconniers me scandalise diablement... Excusez-moi, je retire cet adverbe, ma tante Dorothée ne l'aimait pas.

—Vraiment je vous scandalise, mon jeune ami? répondit d'un ton d'indulgence M. Drommel, car il aimait les gens qui se scandalisaient sans se fâcher, c'étaient ses auditeurs préférés.

—Que voulez-vous? c'est la faute de mon éducation. Je suis né dans la Brie, à Périgny, au milieu du village, en face du charron, dans la maison du grand poirier. Connaissez-vous Périgny? connaissez-vous le charron? connaissez-vous le grand poirier?... Non, et vous n'avez pas connu non plus ma tante Dorothée, qui m'a élevé, comme vous savez. C'était une demoiselle bien respectable, qui avait des principes et trois grands poils sous le menton. Elle pesait deux cents livres, tout compris, les trois poils et les principes.

—Deux cent cinquante, murmura M. Taconet.

—Deux cents, monsieur, reprit-il d'un ton pincé, et quand je dis deux cents, c'est deux cents. Or ma tante Dorothée, qui avait l'esprit bizarre, n'aimait pas les voleurs, et elle n'aurait jamais souffert qu'on en mît dans le gouvernement. Quand il y en avait, elle admettait bien qu'on les y laissât; mais qu'on les y mît tout exprès, non, cela ne pouvait lui convenir. Ajouterai-je qu'elle m'a inculqué dès mon bas âge le respect du bien d'autrui? Je croyais tout ce qu'elle me disait, et je le crois encore.

—Je ne doute pas un instant, répondit M. Drommel, que Mlle Dorothée ne fût une personne infiniment recommandable; mais, mon cher enfant, elle n'était pas forte en dialectique. Autrement elle aurait su que la propriété n'est pas un droit primordial, que la propriété est une invention humaine, et qu'il nous est permis de la réformer en l'accommodant aux lois naturelles.»

Ici, le prince de Malaserra, qui n'avait rien dit jusqu'alors, poussa une exclamation douloureuse.

«Grand Dieu! dit-il, vous me faites frémir; la propriété, mon cher ami, elle est mon idole, et vous voulez la détruire! Vous êtes un puissant logicien, le plus puissant qu'il y ait dans tout l'univers, je m'en suis déjà aperçu dans la calèche; mais il est écrit dans la Divine Comédie que le diable aussi il est logicien. Je vous demande pardon, mon cher ami, de vous comparer au diable. Mais je frémis, oui, je frémis.»

M. Drommel se sentit fort flatté que le prince l'eût appelé deux fois son ami par-devant témoin, il en rougit de plaisir. Le regardant avec les yeux tendres d'une colombe qui roucoule:

«Oh! mon prince, que Votre Grâce me pardonne, lui dit-il. Je ne supprime pas la propriété, je la perfectionne. De quoi s'agit-il? Le point de la question est que la terre produise tout ce qu'elle peut produire et que la propriété devienne accessible à tout le monde. Prenez bien ma pensée, suivez mon raisonnement. Voici un paresseux qui a hérité de son père un champ, dont il ne tire qu'un méchant parti. Appelons-le X, si vous daignez y consentir. Z est un homme de mérite, qui n'a point fait d'héritage et qui ne sait à quoi employer ses talents. Z estime que, s'il possédait le champ de X, il en doublerait le rendement, et il se fait fort de payer à l'Etat un impôt double. N'est-il pas de l'intérêt de l'Etat, de la société, de tout le monde, que le champ de X soit donné à Z? Quand l'expropriation pour cause d'utilité publique sera appliquée dans toute sa rigueur, la terre rapportera dix fois plus, et, chacun pouvant devenir propriétaire, il n'y aura plus de voleurs.