«L'une fera mon bonheur; que ferai-je de l'autre? C'est un point à régler. L'une est adorable et je l'adore; l'autre est née dans le monde de la grande bohème, et elle a beau dire, elle en tient: il y a en elle je ne sais quelle magie noire qui la rend infiniment piquante. L'une est mon bon génie et je me laisserai gouverner par elle; je gouvernerai l'autre et elle m'amusera. L'une sera le charme et les délices de ma vie; l'autre en sera le piment.»
Si discrète que soit une jument blanche, il est des choses qu'on ne lui dit pas.
Au même moment, tous ses invités étant partis, Mme Sauvigny se trouvait seule avec Mlle Vanesse dans la logette vitrée. Elle était parfaitement heureuse, et si elle n'avait pas, comme M. Saintis, l'imagination montée, si elle ne se figurait point avoir deux cœurs, ses nerfs étaient un peu excités. Se sentant le gosier sec, elle sonna, se fit apporter du champagne; elle en avait beaucoup versé et n'en avait point bu. Après avoir parlé à Jacquine de la profonde émotion qu'elle avait ressentie en lui entendant chanter son solo, elle repassa sur les menus incidents de la journée:
«Il me semble que tout a bien marché, que tout le monde s'amusait, qu'il y avait de la gaîté dans l'air.»
Jacquine s'étira lentement comme une chatte qui aiguise ses ongles et répondit:
«Plus les fêtes sont belles, plus il faut se défier de leurs lendemains.»
La lune, qui était dans son plein, sortit tout à coup d'un gros nuage qui l'avait longtemps masquée.
«Bel astre, je vous salue! dit Mme Sauvigny, en levant sa coupe. Faites mentir cet oiseau de mauvais augure.»
L'instant d'après, Jacquine s'accroupissait à ses pieds et, la tête contre ses genoux, s'emparait d'une de ses mains, qu'elle couvrit de tendres baisers. Mme Sauvigny était à mille lieues de se douter que sa fille adoptive, que sa sœur cadette lui demandait pardon d'un cruel chagrin qu'elle lui avait savamment préparé.