Quoique la charité de Mme Sauvigny s'imposât la loi de ne faire comme la justice aucune acception de personnes et d'accueillir avec une égale sollicitude tous les genres de malheur, ne pouvant les soulager tous, les misères qui lui paraissaient les plus intéressantes étaient celles qu'elle avait vues, auxquelles elle pouvait donner un visage: tous les hommes en sont là comme les femmes, mais les femmes encore plus que les hommes. Peu avant la mort de son père, un vieil ouvrier, qui avait longtemps travaillé pour lui, était devenu subitement infirme. On avait négligé de s'enquérir et de lui venir en aide; il n'aimait pas à demander, il était fier. Réduit aux extrémités, il avait résolu d'en finir. Un soir, sa femme et lui avaient hermétiquement clos leur porte et leur fenêtre et allumé un réchaud. Cette catastrophe avait laissé à Mme Sauvigny un souvenir aigu comme un remords. Il en était résulté que, de toutes les œuvres entre lesquelles elle pouvait choisir, c'était l'assistance de la vieillesse qui l'avait le plus attirée, et qu'elle avait converti son château en un asile de vieillards.
Quelques jours après son entretien avec M. Saintis, une misère d'une tout autre espèce lui apparut sous les traits d'une jeune fille qu'elle rencontra dans un chemin creux, et que, bon gré, mal gré, il lui fut impossible d'oublier.
À trois ou quatre cents pas des dernières maisons du village et presque à la lisière de la forêt se trouvait une villa, nommée Mon-Refuge, jadis fort élégante et maintenant quelque peu délabrée. Cette habitation, avec le jardin et le petit parc attenant, était le triste débris d'un beau domaine, qui avait appartenu à M. Vanesse, riche fabricant de papiers peints, et après sa mort à son fils, grand mangeur d'argent, lequel, ne fabriquant rien et dépensant beaucoup, avait dans ses embarras démembré, aliéné sa terre par parcelles. Le peu qui en restait avait été cédé par lui à sa femme, à titre de restitution partielle de dot. Séparée de biens depuis plusieurs années, Mme Vanesse n'avait jamais habité sa villa déchue, qu'elle traitait dédaigneusement de cabane à lapins: elle en tirait parti en la louant très cher à des Parisiens en villégiature; mais s'étant refusée à faire les frais d'urgentes réparations d'entretien, elle avait perdu ses locataires et n'avait pas trouvé à les remplacer. Mme Sauvigny avait conçu un instant la pensée d'acheter Mon-Refuge, pour y établir une succursale de la Maison Oserel, qui ne suffisait plus à loger commodément les malades qu'attirait de partout la vogue croissante du grand opérateur. Elle avait prié son notaire de s'aboucher avec Mme Vanesse, dont les propositions et les exigences furent si extravagantes qu'elle battit promptement en retraite. Elle n'eût pas été la fille de son père si elle avait consenti à conclure un marché ridicule et souscrit à des conditions léonines. Elle s'était dit une fois de plus: «Sachons attendre, nous finirons peut-être par cueillir.»
Désespérant de louer cette année sa cabane à lapins, qu'il eût suffi de réparer et d'entretenir pour la transformer en une demeure des plus sortables, Mme Vanesse s'était résolue à y faire un séjour de quelques mois. Elle était apparue dans les premiers jours d'août, accompagnée de sa fille âgée de vingt-deux ans, et, une semaine plus tard, un homme très beau et très barbu était venu les rejoindre. Les innocents et les simples l'avaient pris d'abord pour M. Vanesse; mais les gens bien informés leur apprirent que le dissipateur était parti pour le Brésil, dans l'espérance de s'y refaire une fortune. Dès ce moment, Mon-Refuge et le trio qui venait de s'y installer devinrent l'objet de la curiosité publique et de plus d'un entretien; on aurait donné beaucoup pour connaître le fond des choses. Cette maison avait un air de mystère; quoiqu'elle fût proche de la route, un inextricable fourré de hauts buissons et de grands arbres, qui n'avaient jamais été émondés, l'abritait contre les regards indiscrets. On n'y recevait personne, a l'exception des fournisseurs, et les gens de service, une cuisinière grondeuse et une femme de chambre qui passait pour une fine mouche, avaient l'ordre de ne prononcer jamais une parole inutile. Cependant les fournisseurs ont l'art de faire parler les murailles. Le boucher et l'épicier donnèrent quelques renseignements. On apprit d'eux que ce ménage était bizarrement conduit, que c'était «une vraie billebaude», que Mme Vanesse alliait les prodigalités à la lésinerie, qu'elle faisait jeter quelquefois au fumier des gigots à peine entamés, que souvent aussi elle coupait un liard en deux, que le bel homme à la barbe noire était un étranger, un Russe ou un Suédois, qu'il s'appelait le comte Krassing, qu'il était sur sa bouche et que c'était lui qui réglait les menus; ils ajoutaient en clignant de l'œil qu'on aurait tort de s'imaginer qu'il fût le prétendu de Mlle Jacquine, qu'il s'occupait beaucoup plus de Madame.
D'habitude, pendant toute la matinée, Mon-Refuge semblait mort; dans l'après-midi, il se ranimait, et ses habitants sortaient quelquefois, montés sur des ânes, et s'acheminaient vers la forêt en file indienne. Le soir, quand les fenêtres étaient ouvertes, les passants entendaient le ronflement continu d'une voix de basse-taille, et, sans être sorciers, ils en inféraient que l'étranger faisait la lecture à ces dames. De temps en temps, une autre voix limpide, pure comme un cristal, fredonnait une chanson, qu'elle n'achevait jamais. Il arriva qu'une nuit, un valet de ferme qui s'était oublié au cabaret, si pressé qu'il fût de regagner sa soupente, s'arrêta à la grille de cette villa paisible, on se disant: «Quel sabbat font-ils donc?» Évidemment on se querellait et de minute en minute la bataille s'échauffait, quand tout à coup retentit un éclat de rire strident, prolongé, convulsif, et tout rentra dans le silence: il y a des rires auxquels on ne trouve rien à répondre. Le valet de ferme parla de celui-là comme d'une chose si extraordinaire, si prodigieuse que le lendemain, à la nuit tombante, quelques gamins du village, intrépides amateurs de curiosités, se dirigèrent à pas de loup vers Mon-Refuge, dans l'espoir trompeur d'être à leur tour les témoins de ce phénomène surnaturel. Comme ils approchaient de la grille, ils se heurtèrent contre le comte Krassing, qui leur fit d'un ton peu engageant la proposition de leur allonger les oreilles, et la bande épouvantée s'enfuit à toutes jambes.
Un matin, Mme Sauvigny eut une course à faire dans le voisinage de Mon-Refuge, et quand elle n'allait pas loin, aimant à marcher, elle sortait à pied. Au moment où elle arrivait devant la fameuse grille, elle se trouva face à face avec Mlle Jacquine Vanesse, qui, vêtue d'une blouse grise, armée d'un filet de gaze verte, portant en sautoir une boîte de fer-blanc, partait pour la chasse aux papillons. Elle n'avait pas encore mis ses gants, qu'elle tenait dans sa main gauche; sans s'en apercevoir, elle en laissa tomber un. Mme Sauvigny le ramassa et le lui rendit; la jeune fille la remercia avec une politesse un peu courte et continua son chemin. Leur entrevue avait duré dix secondes, qui avaient suffi à Mme Sauvigny pour constater que mince, svelte, élancée, Mlle Vanesse avait les joues rondes, une petite bouche, une fossette au menton, le nez très fin, légèrement arqué, presque droit, une grande fraîcheur de teint, le front un peu bas comme celui d'une statue antique, des cheveux soyeux et voltigeants, d'un blond pâle, qu'elle les tressait en natte, que cette natte lui descendait le long du dos jusqu'à la ceinture, que ses sourcils et ses cils recourbés étaient d'un blond plus foncé que ses cheveux, que ses yeux étaient d'un gris doux, de nuance indécise, couleur de lin ou de nuage, que l'ensemble était singulier et délicieux.
Elle se retourna pour la suivre un instant du regard; elle la vit escalader lestement un monticule abrupt, qui était comme un poste avancé de la forêt. À l'élégante gracilité de sa personne, à sa légère et vive démarche, à ses pieds qui touchaient à peine la terre, elle croyait voir une Diane chasseresse, lasse de tuer des cerfs, mais toujours ardente à la proie, s'adonnant à la poursuite de ces êtres ailés, charmants et poudrés, dont la vie d'un jour se passe à sucer le nectar des fleurs. S'étant remise en route, elle crut se souvenir qu'on donnait le nom de vanesse à un genre de papillons remarquables par la vivacité de leurs couleurs, et elle s'imagina que, si Mlle Jacquine aimait les papillons, c'est qu'elle croyait être de leur famille. Puis elle se demanda pourquoi cette jeune personne, qui avait, disait-on, vingt-deux ans, s'obstinait à se coiffer comme une petite fille. Mais un oiseau chanta, et elle pensa longuement à un autre oiseau qui la suppliait de le mettre en cage et dont elle s'occupait beaucoup, après quoi elle ne pensa plus qu'à l'indigent qu'elle venait voir.
Un clou chasse l'autre; mais les idées que chassait Mme Sauvigny étaient sûres d'avoir leur tour. Dans l'après-midi, à l'heure habituelle de ses audiences, elle reçut la visite de l'abbé Blandès, qui avait une requête à lui présenter. Avant qu'il pût placer un mot:
«Monsieur le curé, lui dit-elle, apprenez-moi qu'il n'y a rien de vrai dans les méchants bruits qui courent sur Mon-Refuge et ce qui s'y passe.
—J'en suis désolé, madame, mais on ne dit rien de trop, et je déplore le scandale que donne Mme Vanesse à ma paroisse. Comme les saintes Écritures, appelons les choses par leur nom. Que pouvons-nous penser d'une mère assez éhontée pour loger son amant chez elle sous les yeux de sa fille?»