«Eh! oui, madame, dit-elle d'une voix âpre et sèche, je recommence à vivre. J'ai été une fière maladroite; tout métier demande un apprentissage, nous ferons mieux une autre fois.»

À ce propos malsonnant, Mme Sauvigny eut un tressaillement; mais, se rappelant la recommandation du docteur:

«Je vous répondrai plus tard, dit-elle; on m'a enjoint de ne pas vous fatiguer.»

Jacquine lui montra du doigt une chaise au pied de son lit, lui fit signe de s'y asseoir et se mit à la regarder fixement. Il sembla à Mme Sauvigny que ce regard perçant et dur pénétrait dans sa chair et jusque dans la moelle de ses os, furetait, fouillait dans son cœur. Elle ressentait un indéfinissable malaise; pour se donner une contenance, elle gratta une petite tache qu'elle venait d'apercevoir sur une des franges de la courtepointe. Quand elle releva les yeux, Jacquine ne la regardait plus et commençait à s'assoupir.

Elle se leva et à son tour se donna le plaisir de l'examiner à son aise. «Dès maintenant, pensait-elle, je la connais assez pour savoir qu'elle ne sera pas facile à apprivoiser; mais si je ne suis pas, moi aussi, une fière maladroite, un jour nous serons de bonnes amies.» Les femmes sont plus artistes que nous dans les choses de la vie; le fond ne leur fait jamais oublier la forme, et entre toutes les bonnes œuvres, elles ont une préférence secrète pour celles dont le visage est agréable à regarder. Mme Sauvigny se pencha sur cette jeune tête, dont elle admirait la finesse, et elle disait à ces cheveux d'un blond pâle: «Je remplacerai votre natte par une coiffure de mon goût». Elle disait à ces yeux clos, aux longs cils frisants: «Vous avez vu beaucoup de vilaines choses; nous veillerons à ce que vous n'en voyiez point chez moi», et à cette petite bouche contractée, qui semblait bouder la vie: «Vous avez prononcé tout à l'heure une mauvaise parole, nous vous apprendrons à mieux parler». Puis elle lui effleura le front de ses lèvres, et dans son sommeil Jacquine fut saisie d'un frisson: ce baiser lui semblait sans doute aussi nouveau que le sourire qu'elle n'avait pu déchiffrer.

Le jour suivant, le docteur dit à Mme Sauvigny:

«Cette petite fille n'a plus besoin de nous, et nous avons besoin de sa chambre. Demain elle sera sur pied; je l'enverrai se promener dans le jardin. Après-demain, nous lui donnerons la clef des champs et elle ira retrouver l'auguste sultane de Mon-Refuge.

—Oh! ceci est une autre affaire, pensa Mme Sauvigny, et une affaire qui ne regarde que moi.»

VI

Le soir de ce même jour, Mme Sauvigny eut à dîner le docteur Oserel, M. Saintis et M. André Belfons, ce jeune et riche propriétaire que Mme Leyrol avait signalé à son frère comme un rival dangereux. M. Belfons s'était destiné dès l'enfance au métier d'ingénieur. Entré en bon rang à l'École polytechnique, il en était brillamment sorti. Mais la mort subite de son père avait bouleversé ses plans; il s'était rendu aux instances de sa mère, qui désirait qu'il prît en main l'administration du grand domaine dont il venait d'hériter. Il avait un bon caractère, il s'était résigné, et fort intelligent, il était devenu en peu de temps un habile agriculteur. Il pensait que quelque métier qu'on fasse, c'est la sauce qui fait manger le poisson; il avait soigné la sienne, et désormais il y trempait volontiers son pain.