—Quelqu'un, balbutia-t-il, qui a l'indigne folie de vous aimer…
J'entends parler de ma soeur, que vous feriez mourir de chagrin.

—Je sais que Mlle Ferray m'aime beaucoup; mais ce que je désire connaître, ce sont vos raisons personnelles.

—Oh! quant à moi… reprit-il d'un ton glacial, quant à moi, miss Rovel, je réponds de vous à votre mère. Si vous aviez l'obligeance de patienter encore quelques jours, je lui écrirais de venir vous chercher, après quoi, je vous laisserais libre de faire tout ce qu'il vous plaira.

—Bien, dit-elle, je connais à cette heure vos raisons, elles me paraissent bonnes et concluantes."

Elle garda quelques instants le silence; elle promenait l'un de ses ongles dans une rainure de la table, et de son autre main elle jouait avec une boucle de ses cheveux. Tout à coup elle changea de visage, sou regard s'adoucit et s'humecta, puis s'étant penchée vers Raymond: "Mon Dieu, monsieur, que vous êtes prompt! dit-elle. Je vous jure par ce qui est le plus sacré, et, si vous aimez quelque chose, je vous jure par ce que vous aimez le plus au monde, que le prince Natti est un fou, que mon coeur n'est point à lui, qu'il ne m'enlèvera ni la nuit prochaine, ni la nuit suivante, ni jamais, et je vous jure aussi que je tiendrai religieusement la promesse que j'ai faite à Mlle Ferray, qu'en votre absence je ne lui causerai ni un ennui, ni un chagrin, ni une inquiétude, en un mot, que vous pourrez voyager tranquillement avec la certitude qu'elle suffit à ma garde." Et, lui tendant la main à travers la table, elle ajouta en souriant: "Me croyez-vous?"

Il y avait dans ce sourire tant de sincérité, tant d'émotion et tant de coeur, que la colère de Raymond tomba soudain comme un gros vent abattu par une petite pluie, et ses défiances s'évanouirent. Il prit la main qu'elle lui présentait et répondit: "Je vous crois.

—A mon tour, poursuivit-elle, je vous prierai, monsieur, de prendre un engagement envers moi. Donnez-moi l'assurance que vous ne chercherez pas querelle au prince Natti, que vous paraîtrez ignorer son existence et ses projets, que vous laisserez ce fat passer la nuit à la belle étoile."

Il le lui promit par un signe de tête. "Au surplus, dit-elle, si vous craignez qu'il ne réitère ses tentatives, qui vous empêche d'ajourner votre départ?

—Cela n'est pas nécessaire, répliqua-t-il. Je sais, miss Rovel, qu'il n'est au pouvoir de personne de contraindre vos volontés, et, du moment que j'ai votre parole, je me mépriserais, si je doutais de vous. D'ailleurs j'ai renvoyé Paméla; dès demain soir, mon jardinier, qui est un homme de confiance, occupera sa chambre, et la maison sera gardée comme par moi-même."

A ces mots, il se leva, s'approcha d'elle, la regarda dans les yeux, puis d'une voix mal assurée: "Il ne me reste plus, miss Rovel, qu'à vous faire mes adieux et à souhaiter…