—Vous le lui demanderez à elle-même, poursuivit Raymond, et vous lui conterez votre cas. Sûrement elle ne vous refusera pas le prix qui est dû à votre exploit, la glorieuse récompense que vous avez si vaillamment méritée. Ce ne sont point mes affaires. A Florence, vous vous êtes permis à mon égard un badinage que j'ai jugé offensant; cette nuit, vous avez aggravé l'insulte en enlevant de ma maison une jeune fille dont j'étais responsable. C'est de quoi je vous demande raison, et voilà l'unique objet de ma visite."
M. Gordon le considéra un instant en silence, puis s'écria: "Eh bien! soit, vous êtes fou; mais la folie est contagieuse, et je sens que la vôtre me gagne. Vous voulez vous battre, je le veux aussi. Quand? aujourd'hui même. Où? ici, dans ce jardin. Nos témoins? nous nous en passerons. Les armes? les premiers pistolets venus, ceux-ci par exemple que je n'ai pas encore essayés."
Il courut au râtelier, y décrocha une paire de pistolets, les fit examiner par Raymond, et se mit en devoir de les charger. "Cet endroit, reprit-il, est un lieu fort bien choisi. S'il advient malencontre à l'un de nous, tout le monde sait qu'il peut arriver à un tireur maladroit d'estropier un marqueur imprudent; la justice se contentera peut-être de cette explication. Seulement j'exige que, pour observer toutes les vraisemblances, nous allions, vous et moi, nous placer chacun à notre tour devant cette cible, jusqu'à ce que l'un des deux refuse le combat. Acceptez-vous mes conditions?" demanda-t-il à Raymond, qui l'observait d'un air surpris et semblait se demander s'il plaisantait.
M. Gordon ne plaisantait jamais, et Raymond finit par lui dire: "Vos idées sont baroques, monsieur; ce qui est encore plus singulier, c'est qu'elles me plaisent.
—Je suis enchanté de réussir enfin à vous proposer quelque chose qui vous agrée, repartit M. Gordon; c'est un bonheur que je n'ai pas eu à la chartreuse d'Ema. Reste à savoir qui tirera le premier; je désire que ce soit vous."
Raymond s'y étant nettement refusé, ils s'en remirent au sort, qui prononça en faveur de M. Gordon. "Renouvelons l'épreuve ou ajournons la partie, dit le jeune Anglais. Je ne suis pas en colère, il me serait impossible de tirer sur vous.
—C'est un triste devoir que vous aurez à l'instant même la joie d'accomplir," lui répliqua Raymond, et il alla se poster devant la cible.
M. Gordon parut hésiter un instant; il avait l'attitude et la mine d'un homme qui se consulte et cherche quelque expédient pour sortir d'un mauvais pas. Puis, comme par l'effet d'une résolution soudaine, il souleva lentement son pistolet, l'arma, et le doigt sur la détente, il ajusta son homme.
On était au milieu d'avril, et il faisait le plus beau temps du monde. Le ciel était radieux; le jardin se parait d'une verdure nouvelle et commençait à refleurir. Autour d'un rucher se faisait entendre un confus bourdonnement d'abeilles qui revenaient de leur première picorée. Une mésange vint se poser sur la cime d'un lilas et entonna sa chanson; sa voix était limpide et fraîche, il semblait qu'elle eût le printemps dans la gorge. Raymond crut s'apercevoir que le ciel du bleu le plus doux et ce jardin gonflé de sève se regardaient l'un l'autre et murmuraient en le montrant du doigt: "L'homme que voici se plaisait à croire que sa vie était maudite. Le bonheur en cheveux blonds est entré chez lui, s'est assis à son foyer et lui a dit: Fais un signe, je suis à toi! Mais il lui a répondu: Tu es un fantôme, je ne veux pas te connaître. Et cet homme va mourir, car un pistolet est braqué sur lui." En ce moment, la mésange prit son essor, et il parut à Raymond que sa vie s'envolait avec elle, que son coeur, qui avait renié les dieux et méprisé l'espérance, venait de cesser de battre dans sa poitrine.
Cependant M. Gordon abaissa tout à coup son bras et son arme en disant: "Décidément, monsieur, je ne suis pas aussi fou que vous; je n'aime que les extravagances où il entre un peu de raison, et plus j'y réfléchis, plus je me convaincs que ce que nous faisons dans ce jardin est absolument déraisonnable.