—Suis-je homme à vous tendre des piéges? lui demanda-t-il.
—Vous me promettez le secret?
—Je vous le promets, dit-il avec un léger tressaillement dans la voix.
—Vous me jurez de ne répéter ce que je vais vous dire ni à maman ni à personne?
—Combien de serments faut-il vous faire? répondit-il d'un ton d'impatience.
—Eh bien! je ne sais pas si je l'aime, mais je sais qu'il me plaît; quand je le vois, le coeur me bat agréablement; quand je ne le vois pas, je pense à lui assez souvent, vingt fois le jour et deux ou trois fois la nuit. Enfin, si ce n'est pas de l'amour, c'est quelque chose qui lui ressemble."
A quoi songeait Raymond? Il s'aperçut un peu trop tard qu'il venait d'égratigner de son ongle un joli guéridon en laque de Chine sur lequel il avait posé la main. "Comment se nomme ce fortuné mortel?"demanda-t-il ironiquement à Meg.
Elle balbutia, en baissant les yeux: "Il s'appelle M. Gordon.
—Quel est, je vous prie, ce M. Gordon? s'écria-t-il, et par une nouvelle distraction il déboutonna si vivement de sa main droite le gant de sa main gauche qu'il fit une large déchirure."
Meg lui apprit que M. Gordon était un jeune Ecossais qui paraissait bien né, modeste, d'excellentes manières, qu'elle l'avait rencontré quelquefois aux Cascine et ailleurs, qu'un soir au théâtre ils s'étaient beaucoup regardés, que le lendemain ils avaient eu l'occasion d'échanger quelques mots, qu'il lui avait adressé deux jours plus tard une lettre brûlante, mais respectueuse, à laquelle elle n'avait eu garde de répondre, que depuis elle en avait reçu trois autres écrites dans le même style, que par la dernière il implorait d'elle la permission de se présenter chez sa mère. Elle recommençait à faire son éloge, Raymond l'interrompit pour lui demander où perchait M. Gordon. Elle lui répondit que les chartreux d'Ema avaient toujours quelques cellules vacantes qu'ils louaient aux étrangers, et que M. Gordon avait élu domicile au couvent. Elle osa lui confesser que la veille elle était allée l'y chercher, mais dans la plus louable intention et à la seule fin de rendre ses lettres au jeune Ecossais, et de le prier de ne plus lui écrire. "Le pauvre garçon, poursuivit-elle, m'a promis de m'obéir; mais il avait des larmes dans les yeux et dans la voix, sa douleur m'a touchée. Nous sommes convenus que d'ici à peu de jours je lui enverrais par la poste ou une jonquille ou un basilic, que le basilic voudrait dire: C'est inutile, n'y pensez plus! et la jonquille: Espérez, nous verrons."