Il s'éloigna de quelques pas; ayant tourné la tête, il revit miss Rovel comme elle rentrait dans le premier salon au bras du même Vénitien à la fraise godronnée qui avait le secret de la faire rire. Il se sentit envahir par une sombre mélancolie, mêlée d'une sourde colère. Ne sachant à qui s'en prendre, il s'en prit à tout le monde, et pour échapper au bruit, à la joie, aux gaîtés dont ses oreilles étaient chagrinées, il se réfugia dans une petite galerie qui avait servi de fumoir et qui se trouvait déserte, les fumeurs étant allés souper. Il se jeta sur un divan, posa son coude sur un coussin, son front dans sa main, et s'enfonça dans une rêverie dont la conclusion fut que, si la salle où une Arménienne dansait avec un Vénitien venait à prendre feu et si tout ce qu'elle contenait venait à périr dans l'incendie, il en éprouverait du chagrin peut-être, mais à coup sûr un immense soulagement. Il était en train de se tourmenter autour de ce cas de conscience, comme un chien qui ronge un os, quand il entendit derrière lui une voix impérieuse qui disait: "Enfin je trouve un homme, et cet homme est un Bédouin qui s'ennuie."
Il se retourna, se leva. L'impératrice du Japon l'examinait, les bras croisés sur sa poitrine. S'étant approchée, elle lui fit signe de se rasseoir et prit place à ses côtés. "Soyez franc, lui dit-elle, vous vous ennuyez beaucoup.
—Votre majesté me fait injure, lui répondit-il; ne voit-elle pas que j'ai voulu dérober quelque temps mes faibles yeux à l'éblouissement de la fête qu'elle donne à ses sujets?
—Je n'ai jamais aimé, dit-elle, les ours qui se donnent des grâces; leur métier est de grogner, et il ne faut pas forcer sa nature. Convenez que vous vous déplaisez beaucoup ici, convenez aussi que vous êtes un orgueilleux.
—Ah! madame, je le suis assurément toutes les fois que vous daignez vous occuper de moi."
Elle frappa un coup sec de son éventail sur le divan. "Je vous dis, moi, que votre orgueil est insupportable, et par là vous me ressemblez un peu. Nous sommes, vous et moi, deux orgueils solitaires qui s'ennuient, et c'est de cette épée que nous mourrons.
—Soit! que faire à cela?
—Ou mourir tout de suite, ou marier ensemble nos orgueils, nos solitudes et nos ennuis. Il y a de méchants mets qui adroitement mélangés font quelquefois d'assez bons plats.
—Cela suppose un habile cuisinier, et je suis le plus triste des gâte-sauces.
—Qui vous demande de vous en mêler? Vous vous en rapporterez à moi. Je veux tâcher une fois encore de me désennuyer, et j'ai envie de faire avec vous quelque chose d'extraordinaire.