—Je suis confus de vos bontés, madame, mais je vous répète qu'il adviendra ce qui pourra, que votre fille se surveillera elle-même, que je ne vous réponds point de sa conduite.
—Cela va sans dire, répondit-elle avec un accent de suprême dédain; c'est Mlle Ferray qui m'en répondra.
—Ma soeur est myope et boiteuse, et je vous déclare qu'elle est encore moins disposée que moi à reprendre miss Rovel en son gouvernement.
—Vous le croyez?
—J'en suis certain.
—Pauvre homme que vous êtes! j'ai passé la matinée à causer par le
télégraphe avec Mlle Ferray. Première dépêche de Florence:
Mademoiselle, consentez-vous à reprendre Meg?—Première réponse de
Genève: Oui, madame, tout de suite, si mon frère est consentant.—Deuxième
dépêche de Florence: Mademoiselle, votre frère est consentant;
Meg part à quatre heures avec lui; venez à leur rencontre jusqu'à Suse.
—Deuxième réponse de Genève: Madame, dans une heure, je partirai pour
Suse.—Et voilà, je pense, une affaire en règle."
Il se leva: "Puisque ma soeur est en route, dit-il, je me vois forcé de me soumettre; seulement je me réserve le bénéfice d'inventaire. Le jour où j'aurai à me plaindre de miss Rovel, je vous la renverrai, madame, sinon par le télégraphe, du moins par le chemin de fer.
—Vous voulez dire que vous aurez l'obligeance de la garder jusqu'à ce que je vous prie de me la renvoyer, répliqua-t-elle; cela ne tardera guère." Puis, avec un sourire ironique: "Apprenez, monsieur, d'une femme qui a beaucoup pratiqué les hommes, que dans ce monde il faut être granit ou caoutchouc, et que rien n'est plus ridicule que le faux granit."
Sur cette belle apostrophe, elle lui souhaita un heureux voyage, lui enjoignit de nouveau de préserver Meg des courants d'air, et tirant Mirette par le bout de l'oreille: "Petite, dit-elle, regardez bien monsieur, vous ne le reverrez plus."
"Elle a raison, caoutchouc ou granit!" se disait Raymond en descendant le grand escalier de marbre du palazzo. Et redressant sa tête sur ses épaules, jetant à un invisible ennemi un regard de défi hautain, il forma le ferme propos de se prouver à lui-même que la nature l'avait fait en vrai granit et que sa volonté n'était point à la merci d'émotions passagères. Il jura qu'il se rendrait maître de ses pensées, qu'il sortirait vainqueur de l'épreuve, que Meg ne se douterait jamais des indignes faiblesses qu'elle lui inspirait, que jamais elle ne pourrait deviner qu'il se passait quelque chose en lui quand il la regardait. Il le jura par le Persée en bronze de Benvenuto Cellini, qu'il avisa dans la loggia de Lanzi en traversant la place du Grand-Duc, et s'étant rappelé les singulières paroles qui sont gravées sur le piédestal de cette noble statue: Te, fili, si quis laeserit, ultor ero, son orgueil interpellant son coeur lui répéta: "Oh! mon fils, si quelqu'un te blesse, je te vengerai!"